Illustration : Temple Kama Sutra
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Les temples du Kama Sutra

Photo Serge Marizy - Auteur Sylvie Chaussée-Hostein -

Célèbres pour leurs sculptures érotiques, les temples de Khajurâho, en Inde, sont longtemps restés oubliés sous la jungle. Leur redécouverte, au XIXe siècle, a suscité le scandale. Puis l'admiration. Aujourd'hui considérés comme un joyau de l'art indien du premier millénaire, ils continuent d'étonner par leur licence, dans un pays où le sexe reste tabou. Pourtant, aucune intention libertine dans ces sculptures. Ne vous y trompez pas : c'est bien de spiritualité dont il s'agit.

Trésors cachés dans la jungle

En ce jour de 1838, transpirant sous son casque colonial dans la touffeur de la jungle tropicale indienne, le capitaine de l’armée britannique T.S. Burt n’en croit pas ses yeux. Ses guides, coupe-coupe à la main, lui ont tracé le chemin. Fauchant les lianes. Sabrant les bambous. Écorchant les racines titanesques des banians. Surveillant, aussi, le moindre signe qui pourrait les alerter quant à la présence d’un tigre. Des myriades d’insectes bourdonnants attaquent la peau claire de l’Européen. La lourde odeur des jasmins sauvages l’entête. Mais le spectacle vaut l’aventure, lui ont assuré ses coolies. D’ailleurs, n’a-t-il pas fait le voyage de Calcutta, où il travaille comme ingénieur au sein de l’Asiatic Society, pour découvrir ces temples qu’aucun Occidental n’a encore caressés du regard ? Alors il avance, en prenant garde à ne pas poser ses bottes sur la queue d’un serpent. " Là nous sommes. Un temple encore utilisé : vous, pas le droit d’entrer ! Seulement regarder de l’extérieur !", annonce le chef des accompagnateurs dans un mauvais anglais. Puis il écarte l’épais feuillage d’un badamier. Et là, stupeur ! Sous les yeux du ressortissant du très puritain empire britannique, s’exhibent, dans une impudeur inouïe, des centaines de statues érotiques, rivalisant de positions amoureuses aussi osées qu’improbables. Burt en défaille presque. Il proclamera, dans son journal, sa répulsion devant ces " sculptures extrêmement indécentes et choquantes que j'ai été horrifié de trouver dans les temples ".

         Près de cent cinquante ans plus tard, en 1986, les temples de Khajurâho sont classés au patrimoine mondial de l’Unesco. Les archéologues les considèrent comme un sommet de l’art indien, un remarquable exemple de la finesse du style Nagara, typique de l’architecture de l’Inde du nord. Et le site s’avère aujourd’hui le plus visité du pays, après le Taj Mahal. Pourtant, perdue au nord de l’État central du Madhya Pradesh, la ville de Khajurâho demeure à l’écart des grandes routes. Loin de la frénésie et de la modernité désordonnée des mégalopoles indiennes, elle n’a que peu développé ses infrastructures touristiques. Elle semble résolument concentrée sur son passé artistique et religieux.

         Assurément, les sculptures érotiques ont fait la réputation internationale de Khajurâho. Lestes, scabreuses, voire, pour certaines, acrobatiques, elles illustrent de manière très explicite les diverses positions amoureuses recensées par le Kama Sutra.

        Même si elles focalisent l’attention du visiteur, les statues à caractère sexuel demeurent largement minoritaires à Khajurâho : elles ne constituent, en effet, qu’un vingtième des éléments sculptés sur les parois des temples. Les autres évoquent la vie quotidienne de l’Inde des Xe et XIe siècles. Ou célèbrent les dieux, les déesses et les apsaras - les nymphes célestes. Ou, encore, représentent des guerriers, des danseurs et musiciens, des chimères et des animaux. On observe d’ailleurs, sur les murs du sanctuaire, bien plus d'éléphants sacrés que de couples en action.

         Qu’importe : parmi les contemporains de Burt, le scandale est unanime. À tel point qu’il faudra attendre près d’un demi-siècle pour qu’une étude archéologique soit lancée et publiée, dans le Survey of India, sous la plume d’Alexander Cunningham. Pire : Gandhi lui-même aurait ordonné à ses fidèles d’aller saccager les statues inconvenantes de Khajurâho. C’est du moins ce qu’affirme l’indianiste controversé Alain Daniélou. Sans l’intervention du philosophe et auteur Tagore, ami du mahatma, le sacrilège n’aurait sans doute pu être évité.

         Enfin, dans la seconde moitié du XXe siècle, l'État indien prend conscience de la valeur de ce trésor historique et se décide à en organiser la restauration. Les travaux dureront quinze ans.

Outre leurs décors licencieux, les temples doivent aussi leur renommée à leur ancienneté. Leur construction date des années 950 à 1050, âge d’or de la dynastie Chandella. Ce clan royal a alors établi sa capitale religieuse à Khajurâho, ou plus exactement dans l’antique ville sacrée nommée Kharjûravâhâka, la " cité des dattiers ". Lorsque les bâtisseurs achèvent leur travail, le sanctuaire ne compte pas moins de quatre-vingt-cinq temples. Mais sa splendeur irrite. Il ne restera pas longtemps intact. Au XIVe siècle, les envahisseurs musulmans du sultanat de Delhi brûlent la ville et ses merveilles architecturales. Chassés du pouvoir, privés de leur puissance religieuse, les Chandella disparaissent de la scène politique. Khajurâho sombre peu à peu dans l’oubli. La végétation exubérante de la jungle tropicale engloutit le sanctuaire. Et, d’une certaine façon, lui compose un écrin protecteur. Hormis les quelques habitants du hameau enclavé, quasi inaccessible, qu’est alors devenu Khajurâho, plus personne ne se souvient des temples. Pour plusieurs siècles, la cité se transforme en Belle au bois dormant indienne. Jusqu’à l’irruption d’un improbable prince charmant en tenue coloniale.

Khajurâho à ciel ouvert

         Aujourd’hui, sur les quatre-vingt-cinq temples de l’époque Chandella, il n’en subsiste que vingt-deux. Si leurs dimensions restent modestes - pas plus de trente mètres de long pour le plus grand d’entre eux - le sanctuaire s’étend tout de même sur quelque six cents hectares. Les arbres, pour la plupart, ont été rasés et remplacés par de vastes pelouses, ceintes de haies sagement taillées. L’herbe verte rehausse les teintes beige, jaune ou rose du grès des murailles, plus ou moins accentuées par les reflets du soleil selon les heures de la journée. Mais les couples alanguis, immortalisés sur les façades, regrettent sans doute de ne plus bénéficier de l’ombre complice et langoureuse des dattiers de Kharjûravâhâka…

         Bien qu’appartenant à un même ensemble architectural, les temples de Khajurâho ne sont pas de facture homogène. Et ils ne servent pas non plus les mêmes dieux. Le site réunit en effet deux religions, proches mais bien distinctes : l'hindouisme et le jaïnisme. Et il est habituel de diviser le sanctuaire en trois districts géographiques.

Le groupe situé à l’est comprend sept temples, dont quatre jaïns. Celui dédié à  Parshvanath est considéré comme le plus remarquable. La partie sud rassemble les édifices de Duladeo et de Chaturbhuja, bâtis en l’honneur du dieu hindou Shiva. Mais c’est le groupe ouest, le plus riche et le plus vaste, qui subjugue les visiteurs. On y trouve notamment le temple de Matangeshvara, le doyen du sanctuaire et l'un des derniers encore en activité. Celui de Lakshmana, consacré à Vishnou, attire le plus de curieux : parmi les représentations de quelque six cents dieux et déesses, on y débusque de très nombreuses scènes sexuelles. Et celui de Kandariya Mahadeva, le plus imposant du site, tant par ses proportions que par ses décors, expose près de neuf cents statues extraites des blocs de grès jaune. Consacré, lui aussi, à Shiva, on le repère de loin, à son shikhara : la longue flèche qui le surmonte, haute de trente-huit mètres. Cette aiguille symbolise le mont Kailasha, sommet cosmique de la mythologie hindoue. Située au cœur de l’Himalaya, cette montagne est censée être à la fois le centre de l’univers et la résidence de Shiva et de son épouse, Parvati.

C’est peut-être ce temple, à travers la légende de Shiva et Parvati, qui livre le mieux la clé de l’énigme de l’alliance entre sexe et spiritualité caractérisant les merveilles de Khajurâho. Parvati était la fille du roi de l’Himalaya. Un jour que Shiva méditait, apparemment insensible aux charmes de la jeune femme, le dieu Kama décida d’intervenir. Maître du désir et de l’amour charnel, Kama est considéré dans l’hindouisme comme la première divinité à avoir émergé de l’Un primordial. Également appelé Manmatha, " celui qui agite les esprits ", il est habituellement représenté sous les traits d’un jeune homme extrêmement séduisant. À l’instar de son homologue latin, Cupidon, il est armé d’un arc et de flèches, avec lesquelles il transperce le cœur de ses victimes. C’est le traitement qu’il infligea, ce jour-là, à Shiva, afin de l’éveiller à l’amour et de l’unir à Parvati.

Les spiritualités originelles

         Dans un pays comme l’Inde, où toute évocation de la sexualité reste, encore aujourd’hui, au moins aussi taboue que dans l’Angleterre victorienne de T.S. Burt, les sculptures de Khajurâho, ode triomphante à la recherche du plaisir charnel, ne manquent pas d’interroger. Pour expliquer ce paradoxe, plusieurs théories s’affrontent. La centaine de guides officiels certifiés par le gouvernement, qui accompagnent les touristes dans leur visite de Khajurâho, énumèrent, le sourire en coin, les diverses hypothèses qui exonèrent leurs lointains ancêtres de toute intention libidineuse.

          La première explication veut faire jouer à ces sculptures érotiques un rôle protecteur contre Indra, dieu de l’orage. Les anciens pensaient qu'à leur vue, la divinité effarouchée n’oserait s’approcher des temples pour les frapper de la foudre. Une deuxième théorie voit dans ces statues une résistance à la religion bouddhiste, à une époque où celle-ci commençait à prendre le pas sur les religions indiennes populaires. En effet le bouddhisme condamne la recherche du plaisir physique, alors que dans l’hindouisme et le jaïnisme, le sexe fait partie de la vie. Ces représentations érotiques seraient donc l’expression d’une provocation à l’égard de la nouvelle croyance concurrente. Une troisième théorie fait référence à la méditation tantrique. Cette forme de spiritualité prône l’accès à l’éveil total de l’individu grâce à l’exploration de ses sens. La découverte des sensations charnelles, la relaxation et le plaisir que procure une sexualité libre et sereine, relèvent d’une haute alchimie sensorielle, jaillie de la fusion amoureuse du couple. D’aucuns extrapolent même cette explication et imaginent ces sculptures comme une sorte de manuel pratique d’éducation sexuelle. À vocation spirituelle, elles auraient été destinées à l’édification des jeunes brahmanes, confinés dans des monastères sans femmes.

         L’idée que les scènes érotiques de Khajurâho seraient une forme de transcription minérale du Kama Sutra est désormais largement admise. En référence au dieu Kama, le Kama Sutra - littéralement le " livre de l’amour " - est une sorte de guide illustré visitant toutes les voies de la sexualité comme chemin vers la spiritualité. Hindouisme et jaïnisme envisagent tous deux la vie comme une suite de réincarnations. À l’issue de ce cycle de renaissances, appelé samsara, l’être parfait atteindrait l’illumination et s’unirait au cosmos. Mais pour cela, l’âme humaine doit d’abord se libérer du monde terrestre. L’une des voies pour parvenir à cette libération est le plaisir de l’amour charnel, le Kama. L’idée directrice de cette philosophie est que la sexualité libère l’esprit en l’acheminant vers un état d'émotion pure. Le summum de la dévotion symbolique se matérialise alors à travers l’accouplement entre un homme et une femme, métaphore de l’union avec le dieu cosmique. 

         Ce que le capitaine T.S. Burt avait pris pour de la débauche et de la luxure s’avère donc une forme très élaborée de spiritualité. Une manière initiatique d’atteindre le moksha de l’hindouisme, le nirvana du jaïnisme, en passant par ce que l’Occident appelle " septième ciel ". Ou, en anglais, cloud nine.

 

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