Illustration : le label reste au théâtre du Grand Marché
Illustration : le label reste au théâtre du Grand MarchéIllustration : Lolita Monga, une tragique fin de mandatIllustration : Théâtre du Grand Marché en dangerIllustration : Illustration :

SPECTACLE

LA VIE EN ROSE ! Le label Centre Dramatique reste au Théâtre du Grand Marché !

Texte francine George, Photo Sébastien Marchal -

Le Centre Dramatique de l'Océan Indien - Théâtre du Grand Marché, haut lieu convivial de la culture réunionnaise en plein centre de Saint-Denis - était menacé de disparaître au moment où l'État décidait de le faire passer au niveau d'un Centre National d'Art Dramatique.

De ce fait, la ville de Saint-Denis, propriétaire des lieux, ne voulait pas renouveler son contrat de location en préférant rétrograder le CDOI en Théâtre Municipal, quitte à expédier le label Centre Dramatique dans un autre lieu complètement inapproprié de la ville sous prétexte de "non popularité" méprisant ainsi la réalité.

D'autre part, Lolita Monga, directrice du CDOI, est arrivée en fin de mandat non renouvelable après avoir réalisé un travail colossal pour hisser au sommet le théâtre réunionnais, en faire un lieu d'échanges à multiples facettes depuis 2007.

Elle s'est donc battue bec et ongles avec son équipe et le collectif SAUV NOUT TÉAT GRAND MARCHÉ qui s'est créé de suite pour les soutenir et maintenir le label au Théâtre du Grand Marché.

Scénographie de ce qui a failli faire sombrer le théâtre réunionnais :
Acte 1 : le passage en force de la mairie de Saint-Denis sans concertation échoue.
Acte 2 : la forte mobilisation du collectif, des équipes, du public grâce aux réseaux sociaux, et à une pétition envoyée à la Ministre de la Culture crée des remous auprès des décideurs.
Acte 3 : Les partenaires du Centre Dramatique de l'océan Indien - la ville de Saint-Denis, le Conseil Départemental, le Conseil Régional, la direction des Affaires Culturelles - viennent de s'entendre pour garder le label Centre Dramatique au théâtre du Grand Marché.

GRANDE ET BELLE NOUVELLE

À L'ISSUE DE LA RÉUNION DU 13 JUIN 2016

LES DIFFÉRENTS PARTENAIRES DU THÉÂTRE DU GRAND MARCHÉ - LA VILLE DE SAINT-DENIS ; LE CONSEIL DÉPARTEMENTAL ; LE CONSEIL RÉGIONAL ; LA DIRECTION DES AFFAIRES CULTURELLES

SE SONT ENTENDUS SUR LES POINTS SUIVANTS :

  1. Maintein du Centre Dramatique Régional (appelé à devenir National) au Théâtre du Grand Marché de Saint-Denis,
  2. Entente de cofinancement du Centre Dramatique sur la période 2017-2020, correspondant au mandat de la prochaine direction artistique,
  3. Principe d'un programme de rénovation du Théâtre du Grand-Marché et de mise en conformité avec le label Centre Dramatique, sur la base des études disponibles et en concertation avec l'architecte conseil du ministère de la culture et de la communication,
  4. Procédure nationale de recrutement en vue d'une prise de fonction de la nouvelle direction artisitique au 1er janvier 2017.

... Selon le communiqué de la préfecture de la Réunion qui mentionne également que la ville de Saint-Denis confirme sa volonté de développer un théâtre de ville et lancera une étude en vue de sa localisation.

RETOUR SUR CES DERNIÈRES SEMAINES DE TANGAGE

Depuis 2007, Lolita Monga, directrice du CDOI, porte haut et loin la création théâtrale réunionnaise, propulse le CDOI aux plus hautes marches de l'art, emmène l'art dramatique réunionnais sur les scènes de métropole, offre au public réunionnais, chaque saison, une belle programmation avec la possibilité de voir les meilleures compagnies théâtrales venues de métropole et d'Europe, organise des actions culturelles auprès des jeunes avec des parcours scolaires, une décentralisation des spectacles pour aller vers tous les publics, crée son BAT' LA LANG, mois des auteurs qui s'inscrit aussi dans une démarche de rencontre et de proximité avec le public, bref !

Lolita Monga a réalisé un travail colossal pour hisser au sommet le théâtre réunionnais, et ce bel exploit s'est trouvé anéanti sous des prétextes obscurs et fumeux...

État des lieux de la mise en danger Théâtre du Grand Marché

Le Théâtre du Grand Marché a une identité forte parce que c'est un lieu où l'on sent l'énergie flamboyante qui a animé les équipes et les différentes compagnies sur scène depuis 1998, date de création du label Centre Dramatique de l'océan Indien. Le Théâtre du Grand Marché a une âme parce qu'il a réussi cette belle alchimie entre un lieu, un art vivant et un public.

Le public du Grand Marché, les artistes et l'équipe en place sont sidérés de lire dans la presse et d'entendre des élus à la culture de Saint-Denis énoncer de telles contre-vérités :

  • Comment peut-on parler de "théâtre pas assez populaire qui n'a pas trouvé son public", alors que la programmation exigeante, certes, mais accessible à tous affiche un taux de remplissage de 90 % ?
  • Comment peut-on nier et mépriser à ce point le travail qui a été réalisé au Théâtre du Grand Marché pour tisser un lien social dans quasiment toutes les communes de l'ïle  et aller vers le public des Jeunes auprès de 5 000 scolaires de 80 établissements différents ?
  • Comment ne peut-on pas apprécier la magie des lieux lorsqu'après une représentation vous avez la possibilité au Kabaret Sat Maron d'échanger avec vos amis, mais aussi avec les comédiens et le metteur en scène qui viennent se mélanger aux discussions autour d'un verre ou d'une assiette à grignoter ?

Ce qui s'est passé en quelques mots :

  • Projet de délocalisation du Centre Dramatique à la Fabrik sans concertation des équipes ni des autres partenaires (État, Région, Département). Réunion tardive prévue le 2 mai 2016
  • Transformation du Théâtre du Grand Marché en Théâtre Municipal
  • Incertitude sur les emplois
  • Main mise du politique sur la Culture
  • Discours populiste de la ville
  • Flou total quant à la prochaine programmation, quant aux actions envisagées avec le Rectorat, les écoles, les collèges, les lycées, les associations de quartier...

La ville de Saint-Denis, socialiste, qui prône pourtant la démocratie participative, s'est arrogé le droit de disposer d'un label Centre Dramatique - qui lui est du domaine de l'État - sous prétexte que la Commune est propriétaire des lieux. Une fuite dans les journaux a révélé ce projet passé sous silence devant même le comité de pilotage du CDOI en novembre dernier.

Pour information, le passage de Centre Dramatique Régional à Centre Dramatique National - souhaité par l'État par souci d'harmonisation du territoire - requiert quelques aménagements qui sont loin d'être insurmontables et qui sont surtout souhaités plus qu'exigés.

Pour des raisons véritablement obscures, les élus de Saint-Denis ont décidé de transférer le label Centre Dramatique à la Fabrik et de transférer les équipes de la Fabrik au Théâtre du Grand Marché qui deviendrait un Théâtre Municipal, en d'autres termes, sans exigence de programmation, de création, géré par des personnels communaux....

Une aberration qui nie et méprise le travail de longue haleine réalisé par les équipes de part et d'autre.

À la Fabrik - une association en fin de contrat avec la ville - les équipes de Cyclone Production depuis de nombreuses années travaillent intensivement à tisser des liens étroits avec les habitants du quartier de Patate à Durand pour les amener et les intéresser à la culture. De l'autre côté, les équipes du Théâtre du Grand Marché font un travail colossal de rayonnement culturel sur toute l'île, ont généré et alimenté des partenariats avec des associations pour des publics en milieu hospitalier, avec le Rectorat, pour présenter des spectacles dans les écoles, les collèges, les lycées, pour faire venir au théâtre à chaque représentation des jeunes, pour alimenter les cursus scolaires en matière de théâtre...

De part et d'autre, et il faut beaucoup de temps pour installer une relation de confiance, les deux structures ont tissé des liens de partenariat avec les associations de quartiers prioritaires. Cyclone Production à la Fabrik avec le quartier prioritaire du Butor ; le Théâtre du Grand Marché avec le quartier prioritaire du Bas-de-la-Rivière. Dernière action en date, une représentation de Romé é Julièt dans le gymnase du Bas-de la Rivière où il a fallu refuser du monde. Pour arriver à ce résultat, les équipes du Théâtre du Grand Marché ont dû pendant des semaines travailler en étroite collaboration avec les associations, la direction de la jeunesse et de la cohésion sociale...

Et tout ce travail des uns et des autres est balayé d'un revers de main sous prétexte qu'il "faut changer les habitudes" ! Dans quel but, avec quels résultats escomptés ?

Un expert des Centres Dramatiques sur le plan national, à la tête de l'un d'entre eux, en représentation à La Réunion en ce moment, nous a brillamment fait la démonstration qu'à Saint-Denis, nulle part ailleurs qu'au Théâtre du Grand Marché un Centre Dramatique National ne peut être installé. Pour des raisons techniques, de plateau (que les élus réunionnais semblent considérer comme quantité négligeable), mais aussi pour des raisons humaines (qui n'entrent pas du tout dans leur sphère de raisonnement) parce que le Théâtre du Grand Marché est un lieu qui a nourri le territoire, a tissé des liens forts avec le public, et travaille en réseau avec les autres partenaires.

Et, par expérience et connaissance du sujet, cet expert a ajouté que jamais l'État ne pourra accepter de décerner à la Fabrik ce label de Centre Dramatique National, compte-tenu notamment de sa configuration et de son historique. D'autre part, au cours de cette démonstration riche en arguments qui parlent par expérience, on apprend que l'inspecteur du ministère chargé d'établir un diagnostic des Centres Dramatiques en France a été époustouflé par le travail réalisé par le Théâtre du Grand Marché auprès des publics, notamment des jeunes.

Au nom de quoi faut-il casser ça ?

Le problème budgétaire avancé est un faux prétexte, puisque l'État finance 60 % du budget d'un Centre Dramatique National, et que les travaux de rénovation nécessaires du Théâtre du Grand Marché doivent de toute façon être menés. Sur ce point, un seul projet a été présenté sans qu'il soit vraiment étudié de près, et si le label de Centre Dramatique y est conservé, l'État prend en charge 20 % des travaux.

Une inquiétante tendance à se replier sur une culture de l'entre soi semblerait s'installer à La Réunion, pourtant un modèle jusqu'à maintenant de diversité et de qualité culturelle.

Un collectif s'est créé : https://www.facebook.com/sauvnoutgrandmarche/

La pétition pour défendre le label Centre Dramatique au Théâtre du Grand Marché à destination de Madame la Ministre de la Culture sur Avaaz a presque recuilli 2000 signatures.

 

ENTRETIEN AVEC LOLITA MONGA PARU DANS LE BAT'CARRÉ N°9

Lolita Monga, la grande dame et son clapotis des mots

Lolita Monga, tout à la fois auteur, actrice et metteur en scène, est reconduite pour la troisième fois à la tête du Centre Dramatique de l’Océan Indien[1], autrement nommé Théâtre du Grand Marché. Depuis 2010, elle est la première femme réunionnaise à diriger, seule, une salle de cette envergure. Comme tous les Centres Dramatiques, ses missions sont multiples, en tout premier lieu la création, puis la programmation, le travail à la sensibilisation des publics et la formation. Lolita Monga y ajoute la décentralisation des spectacles en créant des formes itinérantes, en travaillant avec des écoles, des associations, des quartiers pour faire découvrir le théâtre et pour susciter des vocations. Un  lourd travail de l’ombre où elle imagine sans cesse des ponts, des lieux d’échanges et de ressourcement. BAT LA LANG, le mois des auteurs, s’inscrit dans cette démarche de rencontre et de proximité avec le public. 

Tout le monde se souvient de son extraordinaire parcours théâtral, poétique, émouvant, fantaisiste qu’elle a créé en 2012 pour le centenaire du musée Léon Dierx.

Sa carrière fulgurante débute à Lyon où elle fait ses premières armes, se poursuit avec la fondation de la scène des Bambous et sa compagnie Acte 3 avec Robin Frédéric où, déjà,  elle produit des pièces qui sont représentées à La Réunion, en métropole et à l’étranger. Elle continue son ascension au théâtre du Grand Marché où ses pièces, Paradise, Majorettes… font salle comble.  

Lauréate de nombreux prix, de résidences d’artistes, de bourses d’écriture, le ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand, en 2011, complète son palmarès en lui remettant l’insigne de chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres : " parce que vous avez depuis plus de quinze ans été l’une des âmes vivantes du théâtre à La Réunion, parce que vous avez su faire souffler un vent de liberté et de poésie sur le théâtre. "

Il est vrai qu’avec sa grande chevelure auburn, Lolita Monga enflamme la scène de son aura, pugnace, humaniste, énergique, prolifique, rêveuse et toujours dans l’esthétique des mots. La femme dramaturge, une vingtaine de pièces à son actif, est aussi une femme engagée, présidente du SYNDEAC[2], elle milite pour que la culture s’enracine dans toutes les strates de la société réunionnaise et elle est, bien évidemment, très fière de son île.

Ses thèmes de prédilection gravitent autour des " petits riens " qui reflètent la profondeur du quotidien, ses personnages, telle une peinture de Caravage, incarnent les champs du réel avec leurs joies, leurs tristesses, leurs interrogations et leurs violences aussi, parfois. Lolita Monga invente un théâtre de l’humain, proche du public à la manière de Peter Brook, modelé par une nouvelle langue dans un univers de musicalité qu’elle fait rayonner sur les scènes d’ici et d’ailleurs.

Le clapotis des mots est une expression que Lolita Monga, fille de l’île, aime bien, car elle se rattache à la mer. Suivons-la, dans ce parcours singulier, comme le Petit Poucet trouve son chemin de mots en mots.

 

VOCATION

Je suis née à Saint-Denis et j’ai passé mon enfance à La Redoute. Je suis l’aînée d’une famille de trois enfants, ma sœur a 11 mois de différence avec moi et mon frère, 10 ans. Quand j’étais toute petite, il n’y avait pas de théâtre à La Réunion, il y avait seulement Au théâtre ce soir à la TV. On était toujours à se raconter des histoires, ma sœur et moi, on était toujours dans un film. Il y avait à la TV une série Les chevaliers du ciel, on prenait nos draps et on s’amusait à tomber du ciel, on s’inventait des rôles, on avait beaucoup d’imagination. On fabriquait des spectacles et tous les mercredis on invitait nos parents à voir notre création de la semaine. On était très fans de spectacles de cirque et on s’inventait de faux numéros de cirque, on jouait aux équilibristes sur une corde. Depuis toute petite, j’ai toujours écrit des poèmes, des chansons. J’ai été une enfant qui n’en faisait qu’à sa tête, mais mes révoltes m’ont permis de tracer mon chemin et de vivre ma passion. Une passion qui n’a jamais été contrariée par mes parents qui ont été ouverts et bienveillants.

 

LECTURE

Ma mère aimait beaucoup les livres, il y en avait beaucoup à la maison et j’adorais lire. Je lisais tout ce qu’il y avait à la bibliothèque, les romans classiques, Le rouge et le noir ;  Les mémoires d’outre-tombe… je dévorais tout ce que je trouvais ! Lorsque j’aime un auteur, je lis toute son œuvre.

Quand on est dans les mots, on a envie de les vivre.

DÉBUT

J’ai toujours voulu partir, même si avec mes parents on a beaucoup voyagé. J’avais envie de découvrir le monde ! J’imaginais un tas de choses derrière la notion de voyage, c’était toujours mieux ailleurs. J’ai donc prétexté aller faire mes études en métropole, je me suis inscrite à un BTS d’action commerciale à Lyon, un alibi pour partir. J’avais dix-neuf ans.

J’habitais Villeurbanne, juste à côté du théâtre de l’Iris. Un jour, je suis entrée et je me suis inscrite au cours tout en poursuivant mes études de socio. Puis, j’ai travaillé au théâtre à Lyon et j’ai eu mon garçon qui a maintenant 21 ans.

Je suis restée huit ans en métropole, et je suis revenue à La Réunion. Un matin, je ne me sentais pas bien et j’ai décidé de revenir pour voir si j’allais rester.

 

MÉTIERS

Au départ, j’ai commencé à travailler pour la ville de Saint-Denis et très vite, j’ai fondé la compagnie Acte 3 avec Robin Frédéric. J’étais en résidence à Saint-Benoît au théâtre des Bambous et j’ai écrit ma première pièce Le vieux rêve. C’est parti d’une observation à l’aéroport alors que j’attendais un comédien, j’ai regardé autour de moi, la gestuelle, les retrouvailles et c’est parti de là. La pièce a bien fonctionné et ça m’a donné envie de continuer. Ensuite, je me suis concentrée sur le rôle de comédienne. Je me souviens très bien, la première fois où je suis montée sur scène, je tremblais, j’étais effondrée, j’avais chaud, j’avais froid…au bout de cinq minutes, je me suis rendu compte que je n’étais pas morte et j’ai continué !

J’ai codirigé les Bambous avec Robin pendant cinq ans, j’étais auteur, comédienne et metteur en scène des créations de la Compagnie Acte 3.  Ce n’était pas évident de concilier les trois métiers. En France, on est très spécialisé, plus que dans d’autres pays. Au début, on me disait il vaut mieux faire une seule chose bien et ne pas prendre le risque de mal faire plusieurs choses à la fois. Mais, j’étais décomplexée, et je trouvais que ces trois métiers étaient complémentaires et très différents à la fois et ça me plaisait.

Bon, ce n’était pas systématique, la mise en scène, ça vient avec le temps. Les costumes, ça m’intéresse aussi, je rêve de faire des costumes, mais la technique, ce n’est pas mon truc !

 

SYMBIOSE

Je ne réfléchis à rien en écrivant. Je ne veux pas me mettre de barrières, je ne veux pas avoir d’images sur le spectacle ou des comédiens en tête.

Je ne veux pas bricoler mon imaginaire.

J’ai toujours écrit sans penser à la suite. En même temps, je fais partie de cette famille de théâtre, je suis comédienne et j’aime jouer des formes différentes de théâtre. Alors, quand j’écris, je reste quelqu’un du plateau et j’écris pour les corps des acteurs.

 

ÉCRITURE

Je ne prétends pas analyser la société, c’est plus une écriture paysage, une peinture de ce que les gens vivent au quotidien, leur joie, leur frustration, leur colère. Laisser parler les petites choses, ces petites choses qui racontent les grandes.

Au début, je racontais beaucoup d’histoires. Maintenant, de moins en moins, c’est plus ouvert. Je laisse une place au public pour que les gens se questionnent. Il n’y a aucun intérêt à trouver le coupable, ce qui important c’est que tout le groupe se sente concerné, que tout le monde se sente responsable.

 

INSPIRATION

Ça dépend des pièces, ça tourne autour des gens, du monde dans lequel je vis.

 

Pour Majorettes, on parlait de fanfares dans le nord de la France. J’ai été majorette dans le quartier lorsque j’étais petite. J’ai pensé aux femmes seules, et ça s’est très vite maillé, un clan dans un quartier, des femmes qui prennent en main l’avenir du quartier, continuer à rêver et à rester debout…

 

Pour Paradise, c’est parti d’une image qui m’a frappée après le cyclone, j’ai vu depuis le pont cette jeune fille dans la ravine qui remontait le courant d’eau boueuse. J’ai raconté ça autour de moi et tout le monde s’est mis à raconter des histoires de disparus, ça grouillait, il y avait là une effervescence incroyable, chacun racontait sa propre vie à partir de ces disparus. C’était magique !

 

En général, je ne sais pas trop d’avance ce que je vais écrire, je n’ai pas d’histoire a priori. Je suis touchée par les petits riens du quotidien qui font la vie. Je pique des phrases, j’écoute la radio, j’écoute les gens, je laisse mes oreilles traîner. Je peux écouter trois conversations en même temps.

 

L’inspiration  peut aussi venir d’une image, une situation dans un train ou ailleurs qui me marque. Une lecture dans le journal, comme Vénus, cette histoire incroyable de cette jeune femme africaine arrachée à son pays et exhibée dans les foires puis après sa mort disséquée sans vergogne.

 

RAYONNEMENT

Le problème de toutes les compagnies, c’est de sortir de l’île, et même sur l’île, on ne joue pas énormément. Autour de nous, dans l’Océan Indien, c’est difficile, le pays est en difficulté financière. Ce que j’écris est un théâtre de texte pas un théâtre visuel ou de mouvement, c’est un peu compliqué pour les tournées. À Colmar, Paradise était, par exemple, sous-titré.

Je m’évertue à tisser des liens et renforcer les réseaux avec la métropole. Nous sommes en réseau avec les Centres dramatiques de Colmar et de Nancy. Majorettes cette année est programmée à Colmar, Nancy, Poitiers, en Guadeloupe, et d’autres lieux encore.

 

AVIGNON

On a joué beaucoup de nos spectacles à Avignon, c’est un format lourd, c’est cher. Par contre, pour le CDOI c’est essentiel, les rencontres, la découverte de nouvelles créations. Avignon reste un festival unique, un rendez-vous incontournable pour les artistes, les programmateurs . Dans la jungle qu’est devenu ce festival en quelques années, il est difficile de se faire une place. Cette année, nous emmenons Katerpillar, spectacle en partenariat avec Cyclones production, la Fabrik parce que cette proposition artistique est originale, pertinente et qu’elle peut trouver un écho. On y croit et on espère qu’elle va trouver son public et voyager ! On sait que l’on peut affronter ce marathon !

 

CDOI  

TROISIÈME MANDAT - SEPTIÈME ANNÉE À LA TÊTE DU CDOI.

C’est génial d’avoir un toit. Le CDOI est un théâtre d’auteurs, la mission n°1 c’est la création, mais on ne s’occupe pas que de son projet, on accueille d’autres spectacles, on fait partager d’autres esthétiques qui ne sont pas les siennes. Je tourne moins autour de mon nombril !

 

On est au contact d’autres auteurs, d’autres metteurs en scène. Au CDOI, toute mon énergie est concentrée sur tous les spectacles que je veux défendre et pas seulement mes créations.

 

Dans une grande ville, le public est captif. Ici, il faut aller chercher le public. Mais ce n’est pas qu’à La Réunion, dans beaucoup d’endroits, c’est pareil.

 

L’inconvénient, c’est qu’un Centre dramatique est très convoité, il faut savoir dire non et ça ne fait pas toujours plaisir.  

 

La direction du CDOI, c’est aussi tout l’aspect politique, le travail avec les partenaires, c’est une action à long terme, les résultats ne sont pas immédiats. Chaque année, c’est toujours un combat, même si les partenaires vous font confiance, la culture est un combat permanent. C’est toujours une lutte, il faut sans cesse prouver comment on travaille, pourquoi faire tel choix. Tout ce travail de décentralisation à Mafate par exemple, aller chez l’habitant, il faut le justifier.

 

À l’image de ce qu’on est, l’esprit de ce qu’on inspire au CDOI, on constate de plus en plus d’engouement pour le théâtre.

 

BAT LA LANG

Pour aimer le théâtre, il faut aimer la lecture. Je trouve important de travailler avec des auteurs vivants, un auteur en chair et en os. Découvrir un texte lu par la bouche d’un comédien, c’est chouette.

Il n’y a pas beaucoup de gens qui écrivent pour le théâtre. C’est important de susciter des vocations.

Un mois de résidence et ce n’est pas seulement de l’événementiel. Les choses se tricotent, les compagnies découvrent un auteur, c’est le terreau des échanges, un partage avec tous les publics, les enfants, les ados, les adultes.

Ce sont des liens qui font grandir

Bat la Lang, c'est toujours un moment fort et différent à chaque édition !

 

Disons que cette année, on a proposé encore plus de rendez-vous aux publics dans tous les coins de l'île, que  les auteurs étaient un groupe soudé qui s' est tout de suite trouvé et la marche à Mafate y a été pour beaucoup ! Le moment de lecture tous ensemble pour les habitants de Grand Place était très fort et très émouvant pour tous...Les complicités sont nées à ce moment-là. Au théâtre on est toujours surpris de voir le public présent pour découvrir les textes en lecture. Retrouver  également des auteurs d’autres éditions présents tant aux soirées qu'aux différents stages nous conforte dans le besoin des auteurs pays d'échanger, de se confronter et de prendre plaisir à écrire ensemble.

 

La prochaine édition, c'est l'envie d'écrire tous dans une même résidence, mais ça, ce n’est pas gagné ! Question de moyens ! En tous cas les auteurs invités pour 2017 sont des pointures ! 

Ce que je retiens de cette édition 2014, ce sont des instants, l'émotion d'une participante à la lecture de son texte à la bibliothèque de la Source, le sourire des collégiens à la médiathèque du Tampon, l'accueil à la bibliothèque de la Montagne, le silence des auteurs, des comédiens, des enseignants penchés sur leurs feuilles... Et bien d'autres moments ! 

J’aime travailler sur la langue, parfois des mots malgaches, parfois des mots étrangers que j’ai retenus, parfois des mots inventés… créer ma propre langue, c’est ce qui m’intéresse, je veux construire ma propre langue. Le son, la sonorité, c’est très important.

 

 

ENGAGEMENT

En ce qui concerne mon engagement, je pense qu'on ne fait pas ce métier sans le défendre, avec des armes, certes dérisoires, mais quand on est persuadé que l'art est nécessaire à la société, on se bat ! Se battre ce n'est pas défendre son pré carré ou ses subventions, c'est une position citoyenne pour la culture.

La culture est transversale, elle touche tous les domaines de la société, elle modifie les relations sociales au quotidien, elle influence notre façon de percevoir le monde et nous permet de mieux vivre ensemble et de porter un regard critique et actif sur le monde qui nous entoure. Elle donne du sens à la vie.

Et quand on fait un travail de fond avec les publics dans les quartiers, les écoles, les associations, on se rend vite compte que notre travail a du sens par ce qu'on apporte et par ce que les gens nous apportent : un enrichissement mutuel !

 

VIE PRIVÉE

J’ai deux garçons, complètement différents l’un de l’autre. Joan a 28 ans et Léo 12 ans. Joan n’est pas du tout dans le théâtre, mais dans la politique. Je lui ai transmis le sens de l’engagement. C’est bien, même si c’est inquiétant pour une mère.  Joan a fait Sciences Po, il est dans le combat de changement de société, de qualité de vie. Il lit beaucoup, mais des essais, il est plus dans la réflexion d’un intello que dans celle de quelqu’un qui aime le théâtre et ça rejaillit sur sa vie. Ma passion est artistique, et pour Joan, sa passion est politique.

Léo, lui est en 5e, c’est une autre génération, il est dans l’iPad. Il est très sensible, très curieux, très joueur aussi, contrairement à Joan. Il est toujours en train de courir, de taper dans une balle. Il est très critique aussi. Il fait le répétiteur. Il connaît tous les textes de tous mes rôles. Il veut être explorateur. Il adore cuisiner aussi. C’est tout un art, il va faire des commentaires sur le goût, le dressage d’un plat, les couleurs, les saveurs …Il y a là aussi quelque chose d’artistique. Léo est un bon vivant, il aime bien manger.

Joan n’a même pas de téléphone portable alors que Léo est rivé sur ses jeux sur internet…

Léo dit ce qu’il pense, souvent les enfants ont souvent raison, ils ont beaucoup de bon sens, à propos de choses très simples, ils posent des questions pertinentes sans parler de logique, mais sur des détails…

L’enfant sait que l’on fait un métier qui nous passionne, ça lui donne le goût de la passion.

 

LOISIRS

Le théâtre, ce n’est pas toute ma vie, j’existe en dehors du théâtre, j’ai une vie de famille aussi. J’aime ma famille, l’endroit où je vis. J’adore cuisiner, faire des choses simples, monter à Mafate, ça me permet de prendre du recul sur ce que je fais. Cuisiner, c’est aussi le plaisir de recevoir des amis. Je suis très nulle en cinéma. Avant, j’y allais deux fois par semaine, maintenant, je n’y vais plus.

 

RÊVE

Mon rêve pour l’avenir, ce n’est pas que tout le monde vienne au théâtre, je ne vais pas aller à l’opéra, par exemple, alors je ne vois pas pourquoi tout le monde viendrait au théâtre !

Mon rêve serait d’apporter, à un moment donné, une bulle de rêve, de questionnement, d’émotion.

Si j’avais un rêve personnel, ce serait de partir six mois avec Peter Brook découvrir  l’Afrique et les liens à tisser avec ce pays que je ne connais pas.

 

Finalement, une vie est toujours une histoire qui peut se raconter, tel un conte. Chaque vie crée sa mythologie propre, ses anges et ses démons. On se penche sur son histoire. De quoi héritons-nous? Que faire de notre héritage ? Sommes-nous prêts à être les auteurs de ce que nous engendrons, alors que nous ne cesserons jamais d’être les fils de nos pères ?

En décembre 2016, la Grande Dame et son clapotis des mots tire sa révérence au Théâtre du Grand Marché, après avoir conduit avec panache ses trois mandats au Centre Dramatique de l'Océan Indien.

 

 


[1]  Pour rappel le Centre Dramatique de l’Océan Indien est un organisme, comme tous les centres dramatiques, dirigé par des artistes reconnus au niveau national et nommés directement par le Ministre de la Culture pour un mandat de trois ans. En 2007, Lolita Monga est nommée à la direction du CDOI avec Pascal Papani, puis elle est reconduite, seule, à ce poste en 2010, puis en 2013.

[2] Syndicat des Entreprises Artistiques et Culturelles

 

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