Illustration : Nathacha Appanah

Sélection des Prix Métis

Chronique du PRIX Métis DES LECTEURS - Tropique de la violence de Nathacha Appanah

Francine George -

Tropique de la violence de Nathacha Appanah édité chez Gallimard.

L'auteure mauricienne, Nathacha Appanah, a vécu deux ans à Mayotte de 2008 à 2010. De cette île contée comme paradisiaque, elle en a extrait les racines du mal. Un mal explosif, connu de tous ceux qui y vivent, des politiques et autres organismes gouvernementaux, de quelques journalistes sans que pour autant rien ne bouge. "On te chuchote que la moitié des habitants de Mayotte est constituée de clandestins, que tous les équipements de l'île ont été conçus pour deux cent mille habitants, mais qu'officieusement il y aurait presque quatre cent mille personnes sur l'île et tu dis Mais ce n'est pas possible, ça va exploser, et cette phrase que tu prononces a été prononcée des milliers de fois avant toi."

 

L’histoire se focalise donc sur le sort des adolescents et gamins clandestins dont la seule aspiration est de "cogner la vie" dans un bidonville nommé Gaza, aux portes de Mamoudzou, la capitale de Mayotte.

Plusieurs voix se prêtent au récit, cinq existences brisées, deux d’entre elles ne sont d’ailleurs plus de ce monde, et grâce à cette polyphonie la densité des caractères se révèle au fil du roman. Ce n’est pas l’action qui prime, mais cette dure réalité sociale que seul un roman peut décrire.

Le héros Moïse, accompagné de son chien Bosco - nommé d’après l’auteur de son livre fétiche L’enfant et la rivière - est amené à plonger dans l’enfer de ce bidonville sous le joug de Bruce qui mène ses troupes par la force et par la terreur. Moïse a les yeux vairons - signe fatidique - enfant du djinn, là où les croyances aux mauvais génies ne sont pas qu’un mythe - ce qui va à la fois le sauver et le condamner.

Impossible de rester insensible à ces gamins qu’un destin implacable écrase. La tension monte à chaque page, à chaque voix qui témoigne, et frappe les consciences tel un uppercut. Mais en fait, l’auteure a su nous rendre attachant ces personnages perdus, broyés, anéantis par cette île aux apparences idylliques avec son "plus beau lagon du monde " dans lequel, pourtant, gît les morts des kwassa-kwassa qui n’ont pas réussi à accoster sur le rivage salvateur : " Quand je regarde le fond de la mer, je vois des hommes et des femmes nager avec des dugongs et des cœlacanthes, je vois des rêves accrochés aux algues et des bébés dormir au creux des bénitiers."

Pour écrire son roman, Nathacha Appanah est revenue sur l’île aux parfums recueillir des impressions, et rencontrer quelques adolescents livrés à eux-mêmes. Même si l’intrusion au coeur de Mayotte est d’un brutal réalisme, une petite musique laisse néanmoins flotter des notes venues de l’extérieur.

Un roman à lire et à faire lire pour ce qu’il révèle d’indicible, mais aussi parce que l’écriture alerte et poétique tient en haleine le lecteur de la première page jusqu’à la fin.

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