Illustration : Femme de pêcheur à Terre Sainte
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Réunion

Femme de pêcheur à Terre Sainte

BAT'CARRE N°11 | Texte - Photos : Arnaud Andrieu -

Terre Sainte n'est pas une ville, ni un quartier. Il y a là l'âme d'un village tissée de la patience des femmes qui attendent le retour de leur mari, parti en mer dès les premières lueurs du jour.


 LES PREMIERS TEMPS

L’histoire de Terre Sainte commence au 18e siècle. Le sud de l'île est encore sauvage, inhabité, la végétation est abondante, quelques esclaves vont venir se réfugier près de la rivière d'Abord et débuter le peuplement de la zone.
Terre Sainte et son activité de pêche traditionnelle naissent en 1859, quand la jetée est créée. Au départ, les cases sont très rudimentaires, des cases séparées par des clôtures en paille. Plus tard, au milieu du 19e, des cabanes en bambou servent d'habitat aux ouvriers et artisans, dont certains sont des affranchis venus à la périphérie des villes. La population augmente peu à peu, et s’installe dans un lacis irrégulier de chemins et de routes. Les maisons se tassent, mais comportent des jardinets bien entretenus dont les arbres répandent une fraîcheur bienfaisante et donnent à l'ensemble un aspect bocager. Le littoral lui, est réservé aux commerces et maisons de pêcheurs. La vie maritime était très dynamique, de gros bateaux venaient mouiller au large de Terre Sainte, certains venaient de très loin, de Chine, entre autres. Les marchandises, comme le sucre et le café, étaient entreposées dans une bâtisse qui se trouvait à la place de l'école maternelle Peverelly. Les premières extractions de parfums de l'île se sont faites dans le quartier à la fin du 19e, ce qui donnera lieu à la création d’une distillerie dans les hauts de Terre Sainte.


  TERRE SAINTE LONTAN

Les gramounes que l'on croise aujourd'hui racontent volontiers le Terre Sainte lontan où la vie s'écoulait au rythme des allées et venues des pêcheurs, partis sur leurs barques, à la rame, afin de ramener dans leurs filets bichiques, moules, crabes, zourites, et de nombreuses espèces de poissons bien plus abondantes à l'époque. On y pêchait même le homard. La qualité du poisson de Terre Sainte serait due à la présence de limon vert dans ses eaux. La mer était si prolifique que les pêcheurs n'hésitaient pas à distribuer le fruit de leur labeur pour le cari. L'entraide était alors de mise, et même si les moyens manquaient, que la vie était rude, sans confort et qu'il y avait de nombreux marmailles à nourrir, l'on était heureux. La vie était faite de plaisirs simples, l'on mangeait tous ensemble dehors, les enfants jouaient dans les rues, sur la plage ou dans la rivière, les hommes s'adonnaient aux dominos, au darion sous les banians pour passer l'après-midi. Des animations étaient organisées, comme la course aux canards, lâchés à l'eau, et qu’il fallait rattraper en nageant ; la course en goni (sacs de jute), les jeux de hasard, de loterie, de musique, les bals au Tambour Cabaret et au Bon Plaisir sur le front de mer et la procession de Notre-Dame de Bon Port depuis la Croix des Pêcheurs. Tout cela a disparu.


 VIE QUOTIDIENNE

L'on communiquait beaucoup. Mais l'on ne se mélangeait pas. Il existait en effet une rivalité entre ceux des Hauts, ceux de "Bonne Mer" (les habitants des bas) et ceux de Tanambo. Pas question pour une tantine des bas de fréquenter un gars des hauts. Même entre les marmailles, c'était un peu la guerre des clans. Cette mésentente a aujourd'hui heureusement disparu. Les gramounes que l'on croise sur le front de mer sous les banians aiment à se regrouper dans leur "salon", qu'elles entretiennent en le balayant. Elles y refont le monde, échangent les dernières nouvelles. Tout se fait ici, tout se voit. Rien n'échappe à leur regard exercé. Elles se souviennent de leur jeunesse, du lavoir commun où elles puisaient l'eau de source, la "source bleue". Ce point de rendez-vous où elles échangeaient les derniers ladi lafé, où elles lavaient leur linge qu'elles étendaient ensuite tout le long de la jetée, en posant des pierres dessus afin que le vent ne l'emporte pas. Au même endroit, le poisson, que l'on ne pouvait conserver au frais, séchait sur des sacs de jute, jalousement surveillé par les femmes qui craignaient le larcin des chats. Leurs cuisines étaient à l'époque remplies de filets de pêche et il n'était pas rare de voir un moteur de bateau dans la cour. Ces femmes attendaient, parfois dans l'angoisse, les jours où le ciel se plombait de gris, le retour de leurs maris pêcheurs. Lorsque les vagues étaient trop fortes, ils devaient laisser leur barque au port, et rentrer à pied sur Terre Sainte. Les femmes priaient alors beaucoup, car beaucoup périssaient en mer. Pour nourrir leurs familles, elles achetaient leurs victuailles chez les commerçants du front de mer - aujourd'hui disparus pour la plupart - et réglaient à crédit, sur carnet. Quand la pêche était bonne, elles remboursaient les boutiquiers.


  LA DISPARITION DE LA PÊCHE

Les pêcheurs, solidaires en mer, mais jaloux sur terre, s'y mettaient pourtant à plusieurs pour remonter leurs barques en haut des ruelles à l'approche des raz-de-marée. Le dernier de 2007 a eu raison de l'emplacement de ces barques sur le front de mer de Terre Sainte. Elles sont désormais rassemblées dans le port de Saint-Pierre, loin des pêcheurs et ont été remplacées par des bateaux en plastique.
Les femmes se désolent de la disparition du métier de pêcheur, trop dur pour les jeunes et trop cher au regard des charges qu'ils doivent payer. Ils sont concurrencés par des plaisanciers qui pêchent sans quota et vendent moins cher leurs poissons aux restaurants. Elles voient désormais leurs maris, leurs fils, rester à terre, inactifs, se détourner de la mer qui jadis leur amenait nourriture et argent. Certains y retournent pour le plaisir à l'âge de la retraite, mais seulement une dizaine de jeunes vont à l'eau régulièrement pour vivre de la pêche. Certains pêcheurs s'adonnent à la pêche sous-marine, d'autres se regroupent pour acheter de plus gros bateaux, partir en mer plus loin et plus longtemps, pêcher des poissons qui se font plus rares. Mais le petit pêcheur de Terre Sainte qui partait seul au lever du jour, à la force des bras puis avec un petit moteur, dont la femme attendait le retour, les marmailles plein la jupe, celui-ci a disparu.


 SOUVENIRS PARTICULIERS

Ange, 80 ans, et Georges, 85 ans, ont eu sept enfants qui leur ont donné 21 petits-enfants, 30 arrière-petits-enfants. Georges est à la retraite depuis 35 ans, mais retourne régulièrement à l'eau sur sa barque dès qu'il fait beau temps. Ange, quant à elle,  vit tranquillement au rythme des passages des petits, avec, toujours, un pic d’inquiétude les quelques fois où son mari décide de sortir en mer.
Arlette et Regina sont deux gramounes que l'on voit tous les après-midi sur le front de mer, assises sur le banc de pierre en train de discuter. Elles ont gardé l’habitude de se baigner le matin tout habillée sur la plage des banians. Régina, fille de pêcheur, se remémore le temps où le parking devant la jetée n'était pas goudronné. Elle mangeait sur le muret de la maison avec les autres enfants face à la mer à la lueur de la bougie. À l'époque, il n'y avait pas d'école maternelle. On faisait " l'école marron " à la maison avec d'autres enfants. Ils savaient ainsi lire, compter et écrire à 6 ans en arrivant à l'école élémentaire.

Madeleine, 84 ans, est une gramoune gâtée, elle a 14 petits-enfants, 16 arrière-petits-enfants. Elle est l'une des plus anciennes femmes de marins pêcheurs de Terre Sainte. Elle aime bien discuter, parler du temps de sa jeunesse. Elle vit face à la jetée, devant les cases de pêcheurs, mais est la plupart du temps dehors. Elle n'aime pas le poisson cru et les sushis, importés récemment, ni la viande cuite trop vite, comme l'apprécient les zoreils. Elle est très dynamique et garde une très bonne mémoire des dates, des événements passés. Les frais de médecins étaient très chers de son temps et elle n'allait pas si rapidement qu'aujourd'hui voir un médecin. Ses cinq enfants morts en bas âge auraient peut-être été aujourd’hui sauvés ?
La femme de Marco vit au-dessus de la croix des pêcheurs. Son mari, 72 ans, faisait des campagnes de pêches dès son plus jeune âge sur de grands bateaux, en Antarctique, au Mozambique, Mada, Maldives, Colombo, Diego, Cap Dame, Tromelin, Juan De Nova, Europa, les Glorieuses, la Nouvelle-Amsterdam, Seychelles, Saint-Paul, Mayotte, Maurice, Rodrigues... Il partait longtemps et avait le mal de mer dès qu'il rentrait à Terre Sainte. Il pêche encore pour le plaisir et on le croise régulièrement dans Terre Sainte avec marinière et casquette de marin. Sa femme l'a toujours patiemment attendu et la vie les a gâtés puisqu’aujourd’hui, ils coulent ensemble des jours paisibles, à l’abri des fureurs de l’océan.

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