Illustration : Au coeur de l'île
Illustration : Au coeur de l'îleIllustration : Philo à MafateIllustration : Philo à MafateIllustration : Philo à MafateIllustration : Philo à MafateIllustration : Philo à MafateIllustration : Philo à MafateIllustration : Philo à MafateIllustration : Philo à MafateIllustration : Philo à MafateIllustration : Philo à MafateIllustration : Philo à MafateIllustration : Philo à MafateIllustration : Philo à Mafate

Réunion

Philo à Mafate - Les pépites de la pensée

BAT'CARRE N°10 | Texte : Francine George - Photo : Arnaud Späni - Francine George -

Initier les élèves d'école primaire à la philosophie est une gageure, surtout à Mafate où l'accessibilité n'est pas des plus aisées. C'est pourtant le pari d'Olivier Barbarroux, professeur à Trois-Bassins. Les directrices des écoles sont ravies de cette initiative bénévole, car dans les îlets, reliés au monde par voie d'hélicoptère, les animations sont rares et les financements tout autant. Platon, Spinoza, Épicure... et les autres, sont donc convoqués au milieu du cirque pour un décryptage après la projection d'un film, support de la séance d'initiation. Mais pourquoi faire cette démarche ? Tout simplement, par l'envie de transmettre : " Se penser comme citoyen faisant partie d'une société où il importe de défendre les valeurs de tolérance, d'ouverture et d'acceptation de l'autre... "

 

Se rendre à La Nouvelle

Après avoir été chaviré par la multitude de virages, le début de la randonnée en pente raide jusqu’à la plate-forme du Col des Bœufs ne force pas l’enthousiasme du marcheur épisodique. Mais, lorsque le magnifique panorama sur Mafate s’expose dans la lumière bleutée du jour, le poids de ses efforts s’atténue quelque peu. L’îlet de Marla, baigné de soleil, se distingue au loin. Rêverie solitaire avant le démarrage des opérations. Soudain, un bruit sourd déchire l’atmosphère, comme une attaque d’Apocalypse Now. Vite, il faut se mettre à l’abri au creux du sentier. L’hélicoptère effectue ses premières rotations. Un magistral coup de vent balaie le sol en tourbillon. Puis, le calme revient. Pour se rendre à destination, le chemin descend à flanc de piton pendant une bonne heure avant d’atteindre la plaine. Belle récompense, l’endroit est féérique ! Les arbres aux branches déployées s’exposent comme un théâtre d’ombres et de fantômes errants. Savane, buissons, tamarins, la panoplie forestière joue les nuances de vert adoucies par les rayons de lumière. Puis, la forêt s’intensifie, les rondins de bois ne facilitent pas la progression de ce faux plat aménagé. Quoique, lorsqu’il faut, à nouveau, grimper et redescendre le chemin caillouteux encombré de racines, un mince regret surgit au souvenir de ces quelques grandes enjambées... Une autre heure vient de passer. De temps à autre, le ciel se dégage sur le cirque où pointe un ruban de nuages. Le silence est absolu dans la quiétude du matin. Une impression de plénitude,  en dehors de l’agitation frénétique du monde. Puis, tout près, une papangue prend son envol et déploie ses ailes, fauves, sillonnées de brun doré. Majestueuse ! Après cet arrêt-surprise, il faut se remettre en marche, le sentier descend, descend encore et toujours et les genoux commencent à grincer. Et dire que demain, il faudra remonter tout ça !!! Enfin, le chant du coq, puis le bruit d’une radio, annoncent une arrivée imminente. À la montre, une troisième heure s’est écoulée !

 

 

L’école du cirque

L’école de La Nouvelle est nichée au creux de l’îlet, tout près de l’église en bardeaux. Les 150 habitants sont dispersés aux alentours, où quelques gîtes, le bâtiment de l’ONF et le hangar de l’hélico sont les seules sources de mouvement. Cécile Oliviéro, la directrice de l’école, est partie ce matin inscrire deux élèves au collège Lacaussade accompagnée des mamans. Grand moment de solitude pour ces jeunes enfants au visage blême d’inquiétude. Hébergés dans des familles d’accueil, au mieux avec des cousins, ils savent que leur vie va changer, ils ne rentreront pas souvent à la maison. Le Collège, pour eux, c’est la première grande coupure familiale. Les parents qui habitent les îlets ont rarement une voiture, et il n’y a quasiment pas de transport en commun pour les emmener du collège jusqu’au Col des Bœufs, en sachant qu’une fois là-haut, il faut encore quelques heures de marche avant d’arriver à la maison. Mais pour ça, ils ont l’habitude. Il en est ainsi pour la plupart des élèves du cirque, dix classes de cours primaire sur les huit îlets. Et de fait, très peu d’élèves Mafatais arrivent jusqu’aux portes du lycée.

Deux communes sont en charge des écoles de Mafate, tout dépend de quel côté de la rivière on se trouve. Ainsi, la commune de La Possession s’occupe de La Nouvelle, et Marla, l’îlet tout proche, est rattaché à la commune de Saint-Paul. Les priorités semblent différentes et la qualité des équipements s’en ressent. À Aurère, par exemple, il n’a pas été prévu de logement pour l’institutrice – professeur des écoles – alors elle loge à la " maison des maîtres " de l’îlet d’à côté soit une bonne demi-heure de marche le matin, idem le soir.  Sous la pluie, le vent ou le soleil, c’est pareil. Certes, c’est une question d’adaptation, les huit cents Mafatais sont, eux, habitués à marcher des heures sur les sentiers abrupts et tortueux, comme Kalou et ses sacs de ciment sur le dos, le boulanger et son plateau de pain frais sur la tête ou le célèbre facteur de Mafate.
Une journée de sortie, dira Cécile, c’est un départ à 7h30 le matin, un retour vers 17h avec quelques heures de marche à la clé. Mais il y a toujours de belles surprises. Sur le chemin de Marla, par exemple, il y a des framboises, " un petit plaisir " à déguster sur place et à emporter pour faire, plus tard, un ou deux pots de confiture.

Cécile monte des projets pour arrondir les angles. Sa précédente kermesse a rapporté 700 €, de quoi payer des livres et des effets scolaires. Pour son denier projet, elle en a récolté  le double avec des dons en complément. Une aubaine pour acheter les fiches pédagogiques et le matériel nécessaire au cours d’histoire et de géographie. Une fierté à son acquis.

Il est vrai qu’enseigner dans les îlets est un vrai sacerdoce.


Être élève à La Nouvelle

Il n’y a pas d’eau potable à La Nouvelle, mais à la cantine on mange très bien. Les enfants, dans leur petit réfectoire, savourent une cuisine créole faite pour eux, sur place. Par contre, les habitants cultivent de moins en moins leur jardin et il y a peu de produits locaux.  Il n’y a pas si longtemps encore, ils cultivaient à flanc de colline, des lentilles et du géranium. Le premier commerce était une coopérative. Mais l’esprit communautaire a disparu, d’autant que personne n’a pu encore remplacer le très charismatique André Bègue, décédé au cours d’un vol, en mai 2010.  Ce jeune Mafatais avait créé la Compagnie Mafate Hélico qui assurait le ravitaillement du cirque ainsi que l’évacuation des déchets. L’école de La Nouvelle porte désormais son nom.

Les élèves sous l’impulsion de " Maîtresse " ont préparé pour Bat’Carré un résumé de ce qu’ils font en dehors de l’école. Une attention particulièrement touchante, qui montre combien ils sont accueillants et heureux de vivre dans le cirque.
Après l’école, " je fais mes devoirs, je me douche et je fais le travail de la maison " :
Aider papa ou maman, s’occuper du petit frère, faire rentrer les animaux, les nourrir, préparer le café pour le gîte…
Pendant les vacances, après l’indispensable aide aux parents, c’est-à-dire travailler aux champs, ramasser du bois, nourrir les animaux, nettoyer la maison, ou le gîte… la liberté est plus grande :
construire des cabanes, jouer à cache-cache, au ballon, aux jeux vidéos, écouter de la musique…fort, récupérer les charges sous l’hélicoptère, griller du poulet en cachette pour goûter avec les copains…
Très peu ont pour l’instant quitté le cirque, la majorité est allée dans " les bas " visiter la famille. Deux élèves, seulement, sont sortis de l’île.
En ville, ce qu’ils imaginent y faire :
on peut aller à la piscine ou à la plage, on peut jouer dans un stade ou dans un parc, on peut aller au cinéma ou au restaurant, on peut faire les magasins, on peut faire du sport ou de l’art dans un club…
Ce qui leur déplaît dans la ville :
il y a des voleurs, beaucoup de bruit de voitures, pas beaucoup de place pour jouer, on ne peut pas écouter la musique fort, on ne peut pas aller seul chercher ses camarades pour jouer, on ne peut pas faire de cabanes…

Les projets d’animations auprès des jeunes élèves de Mafate constituent une ouverture exceptionnelle, au-delà de la qualité du spectacle et de l’aspect festif. Les compagnies de marionnettes invitées du festival TAM-TAM s’y rendent chaque année et c’est devenu un rendez-vous très attendu. Récemment, le Conservatoire de Région a organisé l’expédition d’un quatuor sous l’égide d’un de ses professeurs de violoncelle, Niels Hoyrup. Aujourd’hui, il s’agit d’un cours de philosophie à l’initiative d’Olivier Barbarroux. L’air pur et le calme du cirque se prêtent bien à la correction des copies du bac. Il profite de cette occasion pour joindre l’utile à l’agréable. Sensibiliser les jeunes enfants à l’art de philosopher. C’est aussi une gageure, il faut pouvoir s’adapter au jeune public, à cette génération de l’image. C’est pourquoi Olivier base ses séances d’initiation sur un film, en leur demandant de prendre du recul par rapport à l’histoire. Il a tenté une première expérience à Marla, l’année dernière. Cette année, il récidive, à La Nouvelle et à Marla. Il emporte avec lui quelques supports, des DVD, Le livre de la jungle, Le roi et l’oiseau, Kirikou. Une initiative personnelle, hors cadre académique, en toute simplicité, sans financement, motivée par son approche de la philosophie : " La philo est une force qui doit se transmettre, la philo c’est avant tout l’amour de la sagesse… "

 

Le film dans la classe

Le soleil du début d’après-midi est radieux, dehors. Dans la classe, c’est le choc thermique ! Le froid de la nuit y est toujours installé. Pas de chauffage, bonnets de laine et polaires sont de rigueur !
Les enfants, toujours dans les turbulences de la récréation, s’assoient à leur pupitre. Présentation d’Olivier et de la séance qui va suivre. Tous les regards se fixent au tableau, un grand écran blanc le juxtapose, il n’y a pas de leçons écrites à la craie aujourd’hui, mais un film va y être projeté ! Bras croisés, un petit air interrogatif en attente de ce qui va se passer, suivi d’un regard en coin pour voir où est assis " maître ". Et le silence s’installe tandis que les premières images apparaissent. Une concentration absolue. Ils sont restés 78 minutes, captivés, sans émettre un son ; parfois quelques-uns gigotaient sur leur chaise lorsque Baloo chantait : " Il en faut peu pour être heureux ".  Juste à la fin, un rire collectif accompagne Mowgli au moment où il fait grimacer son nez en apercevant une jolie jeune fille en train de remplir sa cruche à la rivière…

 

La leçon de philosophie

Dehors, au chaud de l’après-midi, le cours va commencer. Olivier explique comment ça va se passer et présente les consignes : " La philosophie c’est fait pour discuter, pour s’écouter, alors chacun parle à son tour. On ne va pas refaire le film, mais se poser des questions. " Ils sont tous très attentifs, lèvent le doigt pour participer. Au début, l’effet de groupe joue, les uns et les autres répètent, en versions différentes, ce qui vient d’être dit. Il faut beaucoup de patience, beaucoup de temps avant que les esprits se libèrent. Mais, doucement, Olivier à force de " Et pourquoi ? " arrive à faire émerger des idées nouvelles. Et pour une classe de si petits élèves, ça tient de l’exploit.
Premier tour de table sur ce qu’ils ont particulièrement aimé dans le film. Baloo décroche la palme " quand il danse ! ". Et, pour les filles c’est " l’amoureuse de Mowgli ", alors qu’elle n’a qu’un tout petit rôle à la fin mais : " elle chante bien, elle est jolie, elle a de jolis rubans à ses cheveux… " En creusant plus en avant, une voix s’élève : " Au début, Mowgli ne veut pas aller dans le village, il veut rester avec ses amis dans la forêt, mais à la fin il est content d’aller dans le village, il a trouvé une jolie fille ! " Et quelqu’un d’autre d’ajouter : " Elle ramène Mowgli à la maison, dans le village pour avoir une belle famille en humain. "
 
Un petit florilège des échanges, après moult questionnements, laissant poindre les ressorts de la pensée de ces enfants dans leur inconscience du monde :
La recherche du bonheur - ça veut dire quoi être content ? Quand est-ce que vous êtes contents ?
Quand on a des cadeaux, quand on souffle des bougies, quand on a des amis…
Quand on est dans la nature…

À un moment du film, Mowgli est triste, pourquoi ?
Parce qu’il n’a pas de maman, pas de papa
Il croit qu’il n’a pas d’amis, que personne ne le veut…

À quoi ça sert les amis ?
Les amis ça rend heureux,  c’est pour s’amuser, pour partager les secrets, pour construire des cabanes, pour jouer…
On a besoin d’amis pour faire une soirée pyjama !

Qu’est-ce qui fait peur ?
Nous, on a peur d’aller à Saint-Denis ou à Saint-Paul parce qu’il y a des voitures.
Mais Mowgli, lui, il a peur de rien parce qu’il est dans la nature !

Le courage, c’est de surmonter sa peur. Qui est courageux dans le film ?
Celui qui a râlé la queue du tigre, il est courageux !

Quand est-ce que tu es courageux ?
Quand je vais aux toilettes tout seul.

La différence entre un homme et un animal ?
- L’animal marche à quatre pattes, l’animal ne parle pas
- L’animal doit chasser pour gagner à manger

La séance est levée, elle a duré plus de deux heures, les enfants sont tout émoustillés. La plupart ont suivi avec une grande curiosité la panoplie des questions. Un grand sourire d’étonnement se lit sur leur visage. Il s’est passé quelque chose, toute l’après-midi, ils étaient les rois de cette séance à la recherche des pépites de la pensée. Seule interruption, le passage de l’hélicoptère qui exerce une véritable fascination sur les enfants, comme sur les plus grands !
Contrairement aux idées reçues, les enfants, dans leur inconscience du monde, ont des ressorts insoupçonnés, pour peu qu’on sache les solliciter. Et c’était un grand plaisir de les voir réagir et percevoir l’essentiel dans toute leur candeur. C’est ce qu’explique Olivier en faisant référence à Spinoza : " Comment un esprit plein de candeur peut percevoir des choses sans avoir le bagage intellectuel pour les comprendre ? Cela fait référence au troisième niveau de la pensée de Spinoza, la vérité immédiate, le second niveau étant l’observation liée aux sens et le troisième niveau, celui du rationnel et de l’intellect. "

 

Retour sur images

Olivier exténué, mais ravi, explique que dans Le livre de la jungle on peut aisément trouver les questions qui ont trait à quelques fondements philosophiques, la recherche de soi, l’acceptation des autres, la recherche du bonheur, la conscience du Bien, l’Amour, La Peur, le Courage, la Mort… Le personnage de Mowgli, petit homme parmi les animaux de la jungle, en concentre la plupart ou va à la rencontre de ces concepts en s’identifiant aux animaux qu’il rencontre. Derrière chaque groupe d’animaux, on peut y lire des questions philosophiques, comme un effet miroir. Baloo, l’ours hédoniste, rejoint l’approche épicurienne, avec sa recherche du bonheur en se satisfaisant du nécessaire. Bagheerra, la panthère noire protectrice de Mowgli incarne la conception platonicienne de la raison, agir selon la connaissance du Bien. Les singes, quant à eux, et le roi Louie en particulier, n’acceptent pas ce qu’ils sont, ils veulent le pouvoir et cherchent à devenir des hommes en perçant le secret du feu. C’est aussi une approche intéressante pour déceler les différences entre l’homme et l’animal, selon les grands penseurs…À la fin, la pensée de Nietzsche " Deviens ce que tu es " est parfaitement illustrée par l’attitude de Mowgli qui rejoint ses semblables en éprouvant un attrait pour la jeune fille à la rivière. " Ce qui marque la fin du processus de découverte de son identité avec toute la richesse acquise au contact des autres animaux ", conclut Olivier.

 

La Philosophie, un art de vivre

Olivier s’est tourné vers la philosophie par les circonstances de la vie. Ce n’était pas un choix de départ, mais c’est devenu un choix de vie. " Penser sa vie, vivre sa pensée ", en référence aux philosophes antiques tels qu’Aristote ou Épicure, l’a aidé à surmonter des épreuves particulièrement difficiles. Pour lui, la philosophie est un art de vivre. Le but ultime étant d’atteindre le Bonheur. Disciple des épicuriens antiques, il est aussi séduit par les contemporains tels que Michel Onfray, Alexandre Jollien, le philosophe de la joie ou l’humaniste André Comte-Sponville. En résumé : "  La philosophie est moyen de mieux vivre avec soi et avec les autres. "

La démocratisation de la philosophie, telle que Michel Onfray la pratique avec son Université Populaire de Caen lui a donné envie de poursuivre le chemin en s’adaptant au jeune public réunionnais et à l’isolement des habitants du cirque de Mafate. L’idée étant de sortir du dogme qui enferme la philosophie dans un carcan élitiste.
Dans sa volonté de transmettre l’art de la sagesse, Olivier a également mené une expérience au collège de la Pointe aux Châteaux à Saint-Leu. Cet âge difficile qui commence à entrer en rébellion avec le monde des adultes est pour lui un territoire de choix : " Face aux violences physiques et verbales, il faut replacer une boussole et la philosophie peut être cette boussole. "

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