Illustration : Langevin
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Réunion

Langevin, le rendez-vous des amoureux

BAT'CARRÉ N°7 | Texte : Francine George - Photo : Éric Lafargue & Hervé Douris -

Le temps est couvert, mais ce n'est pas une raison pour rester chez soi. Direction la rivière Langevin, haut lieu de pique-nique familial sur l'île. À la sortie de Saint-Joseph, juste après La Balance, la route, de plus en plus sinueuse, longe la rivière, traverse un pont, côtoie quelques îlets épars et remonte jusqu'à Grand Galet. Les amoureux de la nature s'en donnent à c?ur joie. Mais il n'y a pas qu'eux ! Des personnes âgées, par bus entiers, vont, elles, s'enfermer dans la salle du Benjoin pour danser tout leur saoul sur des standards rétro. Un bain de jouvence !



Les amoureux de la nature

Depuis le Piton de la Fournaise, la rivière Langevin court s’encaisser entre les remparts pour se jeter dans l’eau bouillonnante de l’océan. Sur son passage, cascades et bassins d’eau créent de magnifiques paysages qu’il est possible d’admirer uniquement à pied lors d’une randonnée qui, aux abords du Morne Langevin, s’aventure de Grand Galet au Volcan en passant par la forêt de Cap Blanc. Langevin est avant tout synonyme de cascades, bassins où il fait bon se baigner, revigoré par la fraîcheur saisissante de l’eau. Un bonheur aquatique sans égal pour les jeunes qui s’aventurent à plonger.  Le plongeoir de Trou Noir, pour les plus téméraires, se situe à dix mètres de haut. En plein été, lorsque la rivière est en crue, il est aussi très plaisant de simplement y tremper les pieds en faisant attention de ne pas glisser sur les rochers. Une fois que toute la famille – au sens large - est bien installée sur les berges escarpées, la bâche arrimée aux arbres, le feu allumé pour laisser le zembrocal mijoter doucement, la principale activité du pique-nique du dimanche est de ne surtout rien faire. Se laisser porter par le temps, rêveries en silence ou en musique. Jeux de cartes ou de dominos entre amis. Bavardages tranquilles tandis que les enfants s’amusent et s’ébrouent gentiment dans l’eau. Ambiance reposante ou parfois animée, peu importe si le soleil est de la partie, l’important est de partager ce plaisir dominical ensemble. Les pêcheurs, quant à eux, préfèrent s’isoler pour taquiner le poisson. Et ils sont nombreux à venir là, pêcher à la mouche, le geste rapide et le lancer souple les distinguant nettement des pêcheurs occasionnels. À La Marine, une fois par an, là où la lave baignée par les vagues s’est figée pour toujours, les pêcheurs de bichiques vont tenter leur chance.


Les amoureux de la danse

 



Le Benjoin à midi. Un restaurant familial sert des carrys aux convives de passage. Juste derrière, l’un des célèbres dancings de La Réunion ouvre ses portes de 9 heures à 17 heures. Aucun jeune ne s’y aventure. Des cars entiers s’arrêtent.  Ses occupants viennent de toute l’île se défouler pour quelques heures. Chaise pliante, pique-nique rapide en bord de route. L’essentiel n’est pas là. L’agitation grandit, derniers préparatifs avant le grand saut. Aller-retour dans le bus pour aller chercher l’objet oublié. Un poudrier pour rectifier le maquillage, un coup d’œil par-ci par-là pour regarder qui est venu aujourd’hui. Un bonjour à la cantonade du play-boy local, arborant une énorme paire de lunettes de soleil qui barre un visage un peu plus jeune que la moyenne du groupe. La salle est prête, le frémissement devient brouhaha. C’est bientôt l’heure de rentrer après la pause déjeuner.

Jacky, le maître des lieux, a créé son établissement en 1987. Il a eu cette idée dans un hôtel à Maurice quand il a vu le plaisir que les personnes âgées prenaient à danser. " Au départ, j’ai fait la tournée de toutes les associations de personnes âgées de l’île et c’est parti comme ça ! " Il y a des périodes plus fastes que d’autres, mais en général, le Benjoin ne désemplit pas. Les fins de mois sont difficiles, même si le ticket d’entrée pour payer l’orchestre n’est pas très cher, l’affluence est moindre le dernier dimanche du mois. Il faut dire que Jacky veille à ce que tout soit comme il le conçoit pour ne décevoir personne. Un élan de générosité dans la voix autant que dans le regard montre bien qu’il se consacre pleinement à ses clients pour faire tourner " son Benjoin " !

Dans le dancing, l’ambiance est à la fête ! Bizarrement, aucun bruit ne filtre à l’extérieur. Sur le sol carrelé d’une très grande salle, les couples tournoient dans un rythme cadencé, certaines danseuses - il y a plus de femmes que d’hommes - s’aventurent aussi sur la piste et plaisantent avec les copines en jetant des œillades discrètes aux quelques hommes assis qui reprennent leur souffle. Peu de gens assis en fait. Ils sont là pour se donner à fond et, sans doute, rattraper le temps de leur jeunesse où ils avaient rarement l’occasion de s’amuser. " Le créole sait danser. ", dit Jacky, " Ce qu’il faut, c’est un orchestre qui les entraîne. " Parce qu’il y a un véritable orchestre qui joue un répertoire complet de danses rétro. Un orchestre différent tous les dimanches composé de sept à huit musiciens. Le clavier électronique tend à remplacer les instruments à vent, il y a de moins en moins de saxo, de trompettes, et même l’accordéon, lui aussi, se fait rare. C’est dommage, car le public du Benjoin apprécie l’accordéon. Jacky programme à l’avance le passage des uns et des autres et sait tout de suite si l’orchestre est bon : " Avec eux, c’est clair et c’est direct. Ils viennent me voir à la sortie et je sais tout de suite si ça leur a plu ou non ! "

Une dame très âgée vêtue d’une longue tunique beige danse, un seul bras levé, toujours en mouvement. Très gaie, elle sourit à ses amies qui l’entourent. En regardant bien, on s’aperçoit que son autre bras est tenu à l’horizontale… par un plâtre ! Dans un autre coin de la piste, un monsieur, lui aussi d’un âge très avancé, s’amuse comme un fou, il ne fait danser personne, mais sautille sur place, la mine réjouie. Quelques danses plus tard, une personne vient le chercher. Il part, le dos courbé, le pas lent, appuyé lourdement sur sa canne ! Un triste retour au quotidien, sans doute ? " Alexandrie – Alexandra " fait toujours bouger les foules, les bras levés, le déhanchement assuré, tout le monde chante ! L’orchestre enchaîne, tango- paso doble- cha cha- quadrille… les jupes longues virevoltent, les chaussures glissent. Les femmes se sont parées de quelques accessoires scintillants, les hommes de leur plus belle chemise, parfois d’un chapeau. Quelques couples évoluent avec une belle agilité, un charme irrésistible, il y a de la compétition dans l’air ! Parfois grand-mère et petite fille s’amusent sur une valse. Puis, les choses sérieuses arrivent, une vague de séga prend possession de la piste. Pas le droit de refuser une danse, tous les cavaliers trouvent à s’occuper. Les cavalières dansent entre elles aussi pour ne pas faire tapisserie. Quelques personnes reprennent leur souffle, un verre à la main, assises sur les bancs à l’extérieur, la romance est déjà bien avancée... Le Benjoin est un rempart contre la solitude. Les habitués ont trouvé là une famille. De nombreuses rencontres ont donné naissance à des couples, voire même à des mariages.  Un rock endiablé marque la fin de la pause, les danseurs reprennent possession de la piste. Quelle énergie, quelle vitalité ! Et Jacky de conclure : " J’aime le métier que je fais et ces vieux, ils m’éclatent ! "

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