Illustration : Une vie au-dessus des nuages
Illustration : Une vie au-dessus des nuagesIllustration : Une vie au dessus des nuagesIllustration : Ilet à malheurIllustration : Ilet à malheurIllustration : Au coeur de l'îleIllustration : Ilet à malheurIllustration : Ilet à malheur

Réunion

Île de La Réunion - Mafate

BAT'CARRE N°8 | Texte et photos : Géraldine Blandin -

Au-dessus des nuages, il y a le cirque de Mafate. Un coin isolé au milieu des montagnes, là où la route, le bruit des klaxons et la pollution n'existent pas. Ils sont environ 700 à habiter le cirque. Certains y sont nés, d'autres ont choisi de s'y installer. Tous aiment leur vie mafataise si particulière. Rencontre avec quelques-uns de ces habitants, à l'Îlet à Malheur, juste en face d'Aurère.

 

Ce samedi après-midi, Gigi et Martinien sont aux fourneaux. Dans leur petite cuisine sous tôle, ils préparent un cari au feu de bois, " un vrai cari des hauts ". Les Hauts, Gigi et Martinien les connaissent bien. Ils ont toujours vécu à Mafate. Lui est originaire d'Îlet à Malheur. Elle, de Grand Place, un autre îlet qu'elle a quitté il y a une dizaine d'années pour suivre "son prince charmant". Depuis, les amoureux font leur chemin ensemble, à Malheur. L'îlet compte une soixantaine d'habitants, une boutique, une école, une chapelle et plusieurs gîtes. La vie de ces Réunionnais des Hauts est rythmée par les visites extérieures comme celle du facteur qui dépose le courrier chaque mardi ou celle du Père Stéphane qui vient donner la messe régulièrement. Quant aux visites des touristes et des hélicoptères, elles sont quasi quotidiennes.



Toutes les deux semaines, un hélicoptère vient déposer la nourriture pour les marmailles de l’école. Une fois par mois, ce sont les déchets que l’hélicoptère vient récupérer. À Mafate, le tri sélectif n’existe pas, mais les habitants essayent au maximum de brûler et passer au compost les déchets verts. Ces rotations sont récentes, elles existent depuis six ans seulement, depuis, en fait,  la naissance du Parc National des Hauts de La Réunion. Avant, tous les déchets étaient entassés à l’air libre. À ces rendez-vous se rajoutent de nombreuses rotations pour la boutique, pour les gîtes ou celles de la DDASS, de l’ONF ou encore de la Gendarmerie.

"Habite un’autre place ? Peut-être quand nou sera vieux... Mais pas tout’suite, lé sûr ! Nou veut garde les pieds sur terre ! ", sourit Gigi. Avec Martinien, ils vont courir régulièrement sur les sentiers, par plaisir et parce que "le corps y veut bouger !" Depuis tout-petits, leurs jambes sont habituées à ces chemins escarpés. Pour aller à l'école, à la boutique ou voir la famille, il faut marcher.

Pour aller travailler, il faut marcher aussi. Martinien est salarié du GCEIP, une structure gérée par le Conseil général et qui a pour but d'aménager les espaces naturels de La Réunion. Ainsi, une dizaine de jours par mois, avec ses collègues, il arpente les sentiers mafatais afin de les "réparer" pour les habitants du cirque et les touristes. "J'aimerais travailler davantage… mais c'est déjà ça ! Le boulot, c'est la seule chose difficile à Mafate… Il n'y en a pas assez pour tout le monde. Pour travailler, on est obligé d'enquiller plusieurs petits contrats ou alors de créer sa propre structure." Et c'est ce qu'a fait Gigi. Après avoir cumulé pendant plusieurs années les petits boulots à Mafate, dans les écoles, sur les sentiers ou dans le tourisme, la trentenaire a décidé d'ouvrir son propre gîte il y a un an avec l'aide de son compagnon. Ensemble, ils régalent chaque soir les touristes de passage avec leurs caris au feu de bois, leurs gâteaux péï et leur musique seggaë. Martinien à la guitare, Gigi au chant… Les amoureux composent eux-mêmes leurs chansons comme " Zozo blanc " qu'ils jouent ensuite chez eux ou lors de concerts qui ont lieu en ville.

"En bas, personne ne s'attend à voir des Mafatais jouer de la musique… ça les surprend, c'est génial ! Et faire découvrir nos compositions en dehors du cirque, c'est un plaisir pour nous. "

S'ennuyer dans les montagnes ? L'idée fait sourire le couple. "C'est le contraire, pou être tranquille, il faut ou ça va dans les bas justement ! Ici, si ou veux occup’ out temps à Mafate, ou peux sans problème ! Entre le travail, les enfants, la musique, le jardin… Néna toujours un afèr pour faire ! " Graziella partage cette opinion. Pourtant, quand la jeune femme débarque à Mafate il y a treize ans, elle s'ennuie… le premier mois ! Originaire de Piton St-Leu, Graziella est tombée amoureuse de Gilbert, un Mafatais qui n'aimait pas la ville. Pour vivre avec lui, elle l'a donc suivi dans son cirque. "La première fois que je suis venue, le chemin était long et difficile ! Je me disais que je n'y arriverais pas… Je n'avais jamais été à Mafate avant ! Et je ne savais pas du tout où je mettais les pieds !" Aujourd'hui, Graziella ne veut plus quitter Malheur : "Je suis bien ici. C'est calme, c'est beau… Et j'aime ce que je fais." En 2006, après plusieurs petits boulots, la Mafataise d'adoption crée un camping dans l'îlet. Elle y travaille tous les jours avec son compagnon. Sa seule pause, c'est quand elle va voir sa famille dans les bas au moins une fois par mois. "Lé dur là-bas… Moin lé plus habitué au bruit par exemple. Mi gagn pas dormir, mi entend la route, les voitures… Quand mi lé là-bas, mi lé pressée de remonter ! Pourtant, marcher… mi aime pas trop mais faut faire avec", plaisante Graziella.

 

 

Car Mafate se mérite ! Plusieurs heures de marche sont nécessaires pour rejoindre les Hauts. L'Îlet à Malheur et Aurère sont à une vingtaine de kilomètres de la Rivière des Galets. "Seulement" huit se font à pied, les autres à bord d'un 4x4, car c’est plus facile et surtout moins dangereux pour les marcheurs. En effet, il faut traverser à plusieurs reprises le lit de la Rivière des Galets. Mais début janvier, le cyclone Dumile a ravagé la piste… Les 4x4 ne peuvent plus circuler. C'est un problème pour les Mafatais d’Aurère et de Malheur qui doivent désormais parcourir les vingt kilomètres à pied et surtout passer dans l'eau plusieurs fois. "C'est dangereux… La rivière est haute par moments, elle nous arrive à la taille, raconte Guy, un habitant de Malheur. C'est facile de tomber ! Sinon, il faut passer par Salazie, mais la route pour descendre est longue... " Depuis Malheur ou Aurère, il est assez simple de rejoindre Salazie par le sentier Scout, qui s’étend sur huit kilomètres. Mais la route pour sortir du cirque est longue et sinueuse. Les Mafatais, plus habitués à l’hélicoptère qu’aux voitures, sont " sensibles " aux virages de la route de Salazie !

Pour Guy, les ravages de Dumile lui posent un réel problème. Le gérant de la boutique d'Îlet à Malheur doit descendre régulièrement en ville pour faire ses courses. En temps normal, les marchandises sont ensuite ramenées en 4x4 jusqu'à Deux-Bras, au bout de la piste, là où l'hélicoptère les récupère pour les monter ensuite à Malheur. "Mais là, il va falloir s'organiser différemment… La piste ne va pas être réparée avant le mois d'avril." S’organiser différemment, c’est trouver de nouvelles solutions. Des rotations sont envisagées depuis la Rivière des Galets, Dos d’Âne ou encore Salazie, mais plus c’est loin et plus c’est cher !

Guy est né à Malheur il y a 47 ans. Il n'a jamais quitté son îlet. Sa boutique, il l'a ouverte il y a 25 ans. Un rêve de gamin. "Petit, quand mi té à l'école, pou gagne un peu l’argent, nou té vend boissons pou band z’habitants Malheur. Té un bon l’ambiance ! Alors moin l’a imagine fé pareil plus tard ! " En 1987, Guy ouvre la première boutique de l'îlet. Une petite boutique qu'il agrandit au fil du temps. Guy surnommé Guito à Mafate, et sa femme Fabienne travaillent tous les jours de l'année. "Les vacances ? On verra plus tard… Car si on part, il faut tout fermer. C'est embêtant…" Le couple accueille dans sa boutique les randonneurs qui viennent se ravitailler, mais aussi, et surtout, les habitants de l'îlet. Car la boutique de Guito, c'est un peu le point central de l'îlet, là où tout le monde passe pour causer un instant. "Tous les soirs, les gens de Malheur et même d’Aurère viennent à la boutique boire une canette, grignoter quelque chose ou acheter un afèr pour le repas… C'est surtout l'occasion de discuter entre nous, de se retrouver et de se raconter ce qui s'est passé dans la journée. " Comme partout, quelques ladi lafé traînent au milieu des conversations les plus sérieuses portant souvent sur le même sujet ces derniers mois : l'eau. Les habitants de Malheur et d’Aurère sont confrontés à un grave problème d’approvisionnement d'eau. Celui-ci, qui se fait depuis la ravine Joson, est insuffisant. Mais le cyclone Dumile a apporté de la pluie et réglé le problème… jusqu’à la prochaine saison sèche.

Malgré tout, Guito ne quitterait pour rien au monde son îlet natal. "Moin la jamais vécu en bas et moin l'en a pas envie ! Et pou quoi faire en bas ? Mi aime ma vie ici en haut ", explique le Mafatais, papa de quatre enfants. Deux d'entre eux, les plus grands, habitent pourtant en bas depuis quelques années déjà. Car à Mafate, l'école s'arrête en primaire. Les enfants doivent quitter le cirque quand ils entrent au collège. En période scolaire, ils sont en bas. Pendant les vacances, ils retrouvent les Hauts. Mais une fois que ces petits Mafatais ont goûté à une autre vie, celle de la ville, certains ne reviennent pas dans leur cirque. Graziella a deux filles de sept et quatorze ans. Leika, la plus grande, actuellement au collège de la Rivière des Galets, veut revenir vivre à Mafate quand elle sera adulte. Mais pour sa sœur Kenza, les projets sont différents : "J'aimerais vivre à St-Paul quand je serai grande, il y a plus de choses à faire", confie la petite Réunionnaise. Quant à Guito, lui, il espère qu'un jour l'un de ses enfants reprendra sa boutique et continuera de la faire vivre, là-haut, au-dessus des nuages.

Votre avis nous intéresse, soyez le premier à vous exprimer !