Illustration : Pierrefonds
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Au coeur de l'île

Île de La Réunion - Pierrefonds

BAT'CARRÉ N°9 | Texte : Francine George - photo : Arnaud Späni - Stefan Grippon - collection privée -

L'histoire de Pierrefonds est peu commune et son architecture unique sur l'île. Aujourd'hui à l'abandon, Pierrefonds fait l'objet d'un vaste programme de développement urbain qui prend en compte son histoire et les populations qui se sont installées là depuis l'origine. Ce site de cinq hectares est classé au patrimoine des Bâtiments de France et va se retrouver dans les prochaines années au c?ur d'un quartier qui devrait accueillir quelque huit mille personnes.

 

La belle endormie


Le quartier est calme en cette fin d’après-midi. Les deux grues servent d’aire de repos aux oiseaux. La lumière chaude, et particulièrement belle, inonde de reflets orangés les bâtiments de l’usine, les cuves à mélasse, tandis que la belle cheminée en basalte se détache, bien droite, dans le ciel.

La vue au loin d’une série de remparts, magnifiquement ciselés, donne à Pierrefonds le sentiment d’être à l’abri. Les maisons du lotissement et les petites cases ont toutes un jardin aménagé. De temps à autre, un chiffon rouge accroché à l’arbre, un temple sous le hangar, des cageots de légumes disposés à la vue du passant, des clapiers à coqs… laissent entrevoir ce que chacun a apporté ici, sa croyance, son vécu, sa personnalité, son petit-quelque-chose qui fait que le quartier, tel un tapis mendiant, devient un espace unique.


Le passé encore présent.


Quelques enfants rassemblés autour du toboggan en forme de lutin s’amusent. Chacun, dans sa case, vaque à ses occupations, ou regarde, impassible, la TV. À l’arrière, dans les petites rues, les musiques s’interpellent, rap, pop, electro, maloya… les décibels s’entrechoquent, sans que personne n’y voie d’inconvénient. Une mobylette déchire l’espace de son vrombissement. Le bruit retombe très vite, il y a de la vie à Pierrefonds, mais le quartier respire la tranquillité. Sauf aux alentours du six du mois où la bière coule alors à flot, les disputes éclatent sous l’emprise de l’alcool, le quartier est jonché de déchets, jetés par terre…Et puis, doucement, au fil des jours, tout rentre dans l’ordre.

Au bout d’une impasse, l’épicerie du quartier laisse l’ombre et la fraîcheur s’installer à l’intérieur. Elle sert de débit de boissons et de dépannage à tout va. Haut lieu de discussions, dès qu’un client entre, deux autres le suivent pour agrémenter la conversation. Le propriétaire qui s’occupe aussi de chambres d’hôte, de l’autre côté de la rue, a bien connu le temps où l’usine tournait, le dur labeur d’ouvrier de la canne, la course quand il fallait aller irriguer les champs aux premières lueurs du jour… Aujourd’hui, sportif émérite et passionné de pêche au gros, il est fier de montrer la photo de son exploit, la capture d’un marlin de 360 kg.  

De l’autre côté, au coin de la rue Julius Bénard, Tintin, la figure du quartier, tient aussi son débit de boissons, tables et chaises installées sous la varangue en tôle. Ancien ouvrier de l’usine, il en parle avec son aréopage de copains, ouvriers, gardiens ou journaliers. L’année fatidique de 1970 est dans tous les esprits. Certains sont partis chercher du travail ailleurs, d’autres font déjà partie d’un autre monde, et eux,  sont bien là. Nés à Pierrefonds, ils n’ont pas voulu en partir : " C’est comme un patrimoine, on aime là où on est né ".  Ils égrènent le temps, bien installés dans leur chaise longue, leur famille grouillant autour. Ils se souviennent de l’époque où il y avait du petit bois cabris, du jus de canne fabriqué sur place, de savoureux champignons de bagasse… Les enfants mangeaient tous ensemble et les hommes avaient leur petit coin pour boire le café, à part. Le travail était dur, la coupe de la canne, le transport jusqu’à l’usine en charrette à bœufs. Le dimanche, c’était repos et le temps " de boire des p’tits coups de sec ". La vie s’organisait autour du travail dès le plus jeune âge : " Mon école, c’était au champ. " L’ombre de Léonus Bénard plane, simplement comme celui qui donnait du travail. Sa femme rendait visite à l’occasion : " La patronne la donné la première layette pour ma fille. "
 

 

Sur le terrain de foot, une équipe junior se démène à tirer au but. Plus loin, quelques jeunes occupent leur désoeuvrement en groupe, assis sur une souche, à l’ombre d’un manguier. Ils s’ennuient et, quelque peu désabusés, se découragent de ne pas trouver de travail : " Le système est foireux. On est comme des marionnettes. L’année prochaine, c’est les élections et la chasse Tang a déjà commencé, des promesses, du baratin, comme toujours. "

La Kaz Fée Mazine, à l’angle d’une rue, propose aux petits des ateliers ludiques, des promenades, des cours de danse, musique et activités parents-enfants. Les différentes générations d’habitants du quartier se croisent là.  Avant, il y avait le théâtre du Talipot qui a créé un grand vide depuis son départ.  
L’eau coule encore à la fontaine, mais l’herbe est en friche. La faute aux contrats aidés ! Les habitants se sentent quelque peu délaissés.  Personne ne s’occupe plus d’eux, disent-ils, sauf devant, près de l’usine où la pelouse est bien entretenue.
Et pourtant, Pierrefonds fait l’objet d’un grand projet de développement qui prend en compte l’histoire hydraulique et sucrière du quartier.
 

L’histoire d’eau




Pierrefonds, nous explique l’historien Bernard Leveneur, est d’abord une zone de pâturage où les cabris broutent cet espace aride 1. Au 18e siècle, l’eau de la rivière, toute proche, n’arrive pas jusque-là. Le premier nom de la propriété de Pierrefonds est d’ailleurs " Savane ". Dans cette partie sud de l’île, les plantations de café, d’épices et les cultures vivrières sont abondantes, mais les plaines entre la rivière Saint-Étienne et la rivière d’Abord restent en friche, l’eau y manque cruellement. Trois propriétaires de Saint-Pierre, Frappier de Montbenoît, Motais et Hoareau Desruisseaux conçoivent l’audacieux projet d’établir un canal à partir de la rivière Saint-Étienne. Ils arrivent à convaincre le gouverneur de l’époque qui s’enthousiasme pour cet ouvrage hydraulique exceptionnel. Le canal,  construit entre 1821 et 1825, change complètement la physionomie des lieux, et fait la fortune des planteurs. En avion, on aperçoit toujours la trace des andins, ces petites haies minérales naturelles  destinées à protéger la végétation des vents et à retenir l’eau.

1 Source : Bernard Leveneur dans Petites histoires de l’architecture réunionnaise, aux éditions Quatre épices


© Collections privées


L’histoire industrielle


En suivant le cours de la succession des propriétaires racontée par Bernard Leveneur, c’est toute l’histoire du sud de l’île qui est mise en relief. Pendant une dizaine d’années, de 1820 à 1830, La Savane appartient à Richard Lebidan qui vend ensuite le domaine à la famille Simon. Une distillerie et des contrats avec les planteurs alentour sont enregistrés, montrant ainsi les débuts d’une organisation centralisée. Le domaine s’agrandit avec les parcelles acquises par la famille Simon. En 1845, l’habitation est vendue aux frères Giot, puis en 1947 à Isaac Renaudière de Vaux et Félix Vergoz, sans qu’aucune modification n’ait eu lieu.
En 1848, la proclamation de l’abolition de l’esclavage provoque la ruine de nombreux propriétaires terriens. Renaudière de Vaux et Vergoz sont obligés de se séparer de ce qui est toujours La Savane.  Le domaine est vendu au quart de sa valeur estimée.


En 1851, Théodore Deshayes, avocat dionysien, devient le nouveau propriétaire des lieux et, pour prendre ses marques, baptise son domaine Pierrefonds. Il va opérer de nombreuses transformations, agrandir le domaine par l’acquisition de terrains situés à proximité. C’est à lui que l’on doit cette magnifique composition paysagère qui fait la particularité de Pierrefonds. Contrairement aux autres domaines sucriers où l’allée principale mène à la maison du propriétaire, l’allée principale de Pierrefonds, plantée de benjoins, mène à l’usine, une magnifique bâtisse, modèle de l’architecture industrielle du Second Empire. Pour faire face aux investissements nécessaires pour moderniser l’usine, Deshayes emprunte 700 000 francs au Crédit foncier Colonial en 1861. Le bâtiment de l’usine de 59 mètres de long est reconstruit en pierre, les moulins et une écurie pour les mules et une autre pour les chevaux se situent juste à côté.
Sous les arbres centenaires, se cache la maison du propriétaire. Aux alentours, des logements pour les engagés et un hôpital sont également édifiés à cette période. Mais la conjoncture économique est de moins en moins florissante. L’insecte, le borer, ravage les plantations, les cyclones aussi et le cours mondial du sucre chute brutalement. Deshayes emprunte une nouvelle fois, offrant le domaine en garantie.


L’histoire d’une scission



En janvier 1867, Deshayes décède. Sa veuve et ses trois filles ne peuvent pas faire face aux créanciers et Pierrefonds est vendu par adjudication à Louis Laurent Lefèvre.  Après la période florissante de Deshayes, Pierrefonds va vivre des temps maudits de 1867 à 1895. Les propriétaires se succèdent et meurent rapidement après. Lefèvre en 1971, Reverce en 1879. Surendettés, les successeurs ne peuvent plus assumer et le Crédit Foncier Colonial rachète Pierrefonds en 1883. Les administrateurs ferment l’usine. Dix ans plus tard, en 1894, le Crédit foncier consent à louer les terres du domaine à Germain Pradel, un ingénieur lyonnais installé au Port qui fait l’acquisition de l’usine en 1895.
De 1907 à 1970, l’usine de Pierrefonds connaît un nouvel essor. Le puissant propriétaire de l’usine du Gol et des Casernes, Robert Kerguelen, menace les planteurs de faire baisser encore le prix de la canne. Puis, suite à un incident technique, il refuse de recevoir les cannes des planteurs du sud lors de la campagne sucrière de 1907/1908. Entre-temps, sous l’initiative de Léonus Bénard, un groupe de planteurs de la région met en commun leurs capitaux pour faire l’acquisition de Pierrefonds. Étienne Cadet en est nommé Directeur. La sucrerie de Pierrefonds est remise en activité pour contrer le diktat de Kerguelen. Ensuite, le domaine de Pierrefonds change de main avec toujours à sa tête les frères Bénard, Léonus et Jules. Pierrefonds va peu à peu renouer avec la prospérité. Léonus Bénard, devenu l’unique propriétaire de Pierrefonds, notamment grâce aux donations de son beau-père Fernand Inard, va peu à peu racheter les propriétés de Kerveguen dont le Gol et les Casernes. À cela s’ajoute Maison Rouge, propriété de sa femme. Il devient à son tour le puissant propriétaire d’un vaste territoire compris entre la commune de l’Étang-Salé et la Rivière d’Abord. La Seconde Guerre Mondiale va porter atteinte à cet empire de l’agro-alimentaire. Puis, peu à peu, les impératifs de rentabilité condamnent deux usines au profit de celle du Gol, comme un retournement du destin : Casernes dont les cheminées ont été détruites et Pierrefonds qui ferme définitivement ses portes en 1970. La municipalité de Saint-Pierre rachète Pierrefonds en 1990.


Pierrefonds en devenir


David Lorion 2 quant à lui dessine les contours, c’est sa mission, du futur Pierrefonds. Ce site exceptionnel de cinq hectares est resté en l’état. En dehors du programme de rénovation des habitats insalubres, et de l’installation de nouveaux réseaux, Pierrefonds fait aujourd’hui l’objet d’un grand projet de programmation au centre duquel l’usine doit trouver sa nouvelle fonction. Le concept est de travailler sur un ensemble industriel plutôt que de s’attacher à réhabiliter des bâtiments. Pierrefonds, porte d’entrée du grand sud, doit retrouver cette position phare que l’usine occupait à la grande époque de l’économie sucrière. De façon plus intime, l’évolution de l’usine de Pierrefonds doit rester dans la lignée de ce qu’elle a été, un ensemble architecturé, avant-gardiste dans la conception de son espace.

2 Universitaire spécialisé dans le bioclimatique, vice-président de Région  en charge du développement économique, adjoint au maire de Saint-Pierre en charge de l’aménagement du territoire.


Le lien temporel

L’usine et ses différents bâtiments auront pour principale destination la  valorisation du patrimoine. Le bâtiment principal serait destiné  à montrer des œuvres d’art en mettant l’accent sur des collections qui restent cachées par manque d’espaces disponibles  et sur l’art contemporain qui n’a pas encore trouvé toute sa place à La Réunion.
En complément, cette Cité du Patrimoine ouvrirait la porte à des centres de documentations, des cycles de conférences, des séminaires, sur le principe d’exposer les savoir-faire réunionnais dans le domaine du bâti. Il serait le lieu centralisateur des nouvelles technologies mises en œuvre ou imaginées aujourd’hui à La Réunion. En se raccrochant au passé, toute l’histoire hydraulique pourrait être mise en scène, d’hier - le canal d’irrigation - à aujourd’hui - le basculement des eaux, d’est en ouest.
Lieu de mémoire, lieu de spectacle, lieu d’archives et de recherche, le cœur de Pierrefonds serait aussi un lieu convivial de restauration, où les personnes de l’extérieur, Réunionnais et touristes, viendraient expressément se divertir.


Le lien spatial

À Pierrefonds village, il est prévu d’accueillir environ huit mille personnes. Dans cette perspective, de nombreux services de proximité et lieux d’accueil sont prévus au programme, avec la volonté, bien évidemment, de créer de l’emploi sur place.
Le concept est aussi de ne pas rajouter de construction au cœur du site, mais de plutôt développer la périphérie en perpétuant l’esprit du domaine. Le fil directeur - relier le passé au futur -  prend aussi forme dans le lien à créer entre les deux zones, Pierrefonds village et la ZAC de Pierrefonds aérodrome en pleine expansion aussi. Il a donc été imaginé une passerelle entre les deux où l’on pourrait à pied, à bicyclette ou en voiture électrique, rejoindre la partie travail (ZAC de Pierrefonds aérodrome) à la partie restauration, loisir, hébergement (Pierrefonds village).

Ce projet a forcément un coût et les financements communaux, régionaux ou nationaux, voire européens, ne suffiront pas à le faire avancer à la bonne vitesse. Il est donc envisagé d’engranger des recettes avec la location de bureaux et avec le pôle hébergement et restauration. L’important est que l’âme de Pierrefonds reste intacte et que le quartier retrouve toute sa splendeur.

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