Illustration : Grand Coude
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Réunion

Île de La Réunion - Grand-Coude

BAT'CARRE N°4 | Texte : Stéphane Maïcon -- Photo : Roland Bénard & Stéphane Maïcon -

Né de la culture du géranium au début du siècle dernier, Grand-Coude est resté jusqu'à nos jours, fidèle à l'agriculture. Après avoir vécu l'échec du thé, la nouvelle chance du petit village viendra peut-être du café. En effet, des hommes courageux et obstinés perpétuent un savoir-faire en ouvrant le champ au Bourbon pointu.

La route sinueuse qui conduit à Grand-Coude, au départ de Saint-Joseph, se termine en cul-de-sac dans le cœur du village. Pour parvenir à ce plateau verdoyant, situé à environ 1000 mètres d’altitude, il faut passer par le Serré le bien nommé. À cet endroit, la bande de terre n’excède pas les 60 mètres. Ici, la vue plonge dans la Rivière des Remparts d’un côté, et dans la Rivière Langevin de l’autre. Un relief tourmenté. En 1965,  une bonne partie du Morne Langevin s’est effondrée et a obstrué le Bras de Mahavel.

La belle époque du géranium

Jean-Jules Morel est né à Grand-Coude et connaît bien l’histoire de son village.

" La naissance de Grand-Coude est liée à l’épopée du géranium. Tous les gens du village venaient alors de Grand-Galet, un îlet situé dans le fond de la Rivière Langevin. Ils montaient par un sentier pour aller cultiver le géranium. Le peuplement commence timidement dans les années 1920. Il n’y avait que de la forêt. Mon grand-père a fait partie de ceux qui ont défriché les terres. Il n’y avait ni eau ni électricité, même pas un chemin, rien que des sentiers. Notre cuisine était en vétiver. Les plus riches avaient un plancher, les autres se contentaient de terre battue. Le mobilier se résumait à une table, une armoire et des lits. J’ai vécu à Grand-Coude jusqu’à l’âge de 6 ans. J’allais à l’école pieds nus. Le géranium a connu son apogée au début des années 60 avec une production de 175 tonnes pour toute l’île. Aujourd’hui, nous atteignons à peine les deux tonnes… Puis, nous sommes descendus sur Saint-Joseph, pour ma scolarité, mais aussi par attrait de la ville. Ma mère y était lavandière tandis que mon père continuait de monter à Grand-Coude pour travailler le géranium. Mais en 1965, les concurrences égyptienne et chinoise ont conduit à sa perte. Après quoi, mon père a travaillé comme journalier dans la canne ".
Doté d’une imagination débordante, le jeune Jean-Jules quitte l’école à 16 ans et s’engage dans la marine. Il prend la mer sur le Vauclin et débarque en Europe.

" Il faut s’imaginer ce que cela représentait pour moi de faire escale à Gênes, la nuit, de se réveiller en Italie et de découvrir les pâtes de couleurs, le café de Porto Fino ; je n’avais que 18 ans ! "

Après quelques années passées à sillonner le monde, Jean-Jules Morel ne supporte plus la hiérarchie militaire et revient à Grand-Coude en 1982 pour cultiver le géranium. Ses parents achètent quatre hectares à la SAFER. Un mauvais cyclone va ravager toutes les cultures, sauf celles de Grand-Coude ! " Tous les agriculteurs de La Réunion venaient chez nous acheter des plants ". Avec ce petit pécule, Jean-Jules, qui sent que le vent va tourner, achète quelques vaches et se lance alors dans l’élevage avec son frère. Leur exploitation est à l’époque une des plus grosses de l’île avec 80 bêtes sur une surface de 40 hectares. Malgré le succès, notre voyageur impénitent laisse l’affaire à son frère et obtient une concession de l’ONF, dans le fond de la Rivière des Remparts, à l’îlet Dimitile. Il se lance alors dans la pisciculture et le cresson. Mais un jour, alors qu’il redescendait sur Saint-Joseph par le lit de la rivière, il prend en stop un groupe de randonneurs en provenance du volcan.
" Ce sont eux qui m’ont donné l’idée de mon premier gîte ".

Bien que l’affaire fonctionne, Jean-Jules se rend compte que le site, classé en zone dangereuse, est sujet à caution. Il achète alors un nouveau terrain sur Grand-Coude. Aujourd’hui, Jean-Jules cultive des tomates hors-sol et élève des poulets fermiers qui terminent sur la table du gîte après avoir été savoureusement mitonnés au feu de bois. Il possède encore deux hectares plantés de géranium, juste au-dessus du gîte. " L’âge d’or du géranium est derrière nous. C’est une culture d’appoint. Je perpétue cette activité par amour de la tradition. Et puis lorsque le géranium cuit dans sa cuve, les parfums qui s’en dégagent me plongent dans mon enfance et cela, ça n’a pas de prix ".

L’unique production de thé de France !

La culture  du thé à Grand-Coude débutera à la fin des années cinquante. Mais  qui sait reconnaître aujourd’hui les haies qui bordent la route à l’entrée de Grand Coude ? Selon le jeune agriculteur Johny Guichard, beaucoup d’habitants du village l’ignorent ! " Je suis né en 1975, trois ans après la fermeture définitive de l’usine à thé ", déclare Johny. " Aujourd’hui, elle fait office de salle communale après être longtemps restée à l’abandon, ouverte aux quatre vents. En ce temps-là, nous y jouions aux billes ou au ballon les jours de pluie. C’était un lieu de ralliement. Les gramouns s’y invitaient également et certains y faisaient même cuire à manger. Quand un gros cyclone arrivait, des gens y abritaient leur voiture. J’ai arrêté l’école en 3è et j’ai commencé à travailler avec papa dans le géranium. Je coupais les pieds ou bien je ramassais du bois pour les cuites."
Titulaire d’un CAP en entretien des espaces verts, Johny se lance dans l’agriculture en 2000, dans le but de ne faire que du géranium ! Tout a bien fonctionné jusqu’en 2004, date à laquelle un gros épisode pluvieux emporte toute sa récolte. Locataire de son terrain et le bail parvenant à son terme, il fallait que Johny arrête ou rebondisse. Or cette terre était, pour partie, plantée d’une forêt de théiers à l’abandon qui ne servait que de bois de chauffe pour les cuites.
" L’idée m’est venue de récolter ce thé, tout d’abord pour notre consommation personnelle, mais aussi pour en donner aux gens du quartier. Pour pénétrer ce sous-bois dense, nous étions obligés de tracer des allées. Certaines se finissaient en cul-de-sac et lorsque je tombais sur un bois de couleurs, je le dégageais. C’est ainsi, que peu à peu, son labyrinthe en " champ de thé " s’est façonné". Aujourd’hui, il y accueille les touristes, mais aussi beaucoup de scolaires. Johny aime raconter l’histoire de cette plante qui a détrôné le géranium.

" Au plus fort de la production, dans les années 60, le thé couvrait 350 hectares à Grand-Coude. Les graines provenaient du Kenya. Il était appelé le thé Bourbon de La Plaine-des-Palmistes (seul autre lieu de production) et de Grand-Coude. C’était un thé noir très bien côté, parmi les trois meilleurs mondiaux. Il y a bien eu un semblant d’usine à Grand-Coude. Elle était installée dans l’ancienne école. Mais elle fut rapidement trop petite. C’est pourquoi on commença à acheminer le thé de Grand-Coude vers l’usine de La Plaine-des-Palmistes. Le temps que les institutions se décident à bâtir une structure digne de ce nom dans le village, il était trop tard… Des machines toutes neuves y avaient déjà été installées. Elles n’ont jamais fonctionné. Comme pour le géranium, les prix trop élevés de notre thé, dus au coût de la main d’œuvre, n’ont pas permis de faire face à la concurrence. À tel point qu’en 1972, l’État a même donné de l’argent aux agriculteurs pour qu’ils arrachent le thé et replantent du géranium ! "

En plus des visites du labyrinthe, Johny produit un thé blanc, récolté en cueillette fine, soit le bourgeon et deux feuilles, séchés naturellement. Grâce à ce produit totalement biologique, il confectionne également de la gelée de thé. Pour autant, il n’a jamais cessé de cultiver du géranium dont il tire de l’huile essentielle…
Cette nouvelle aventure du thé lui est arrivée un peu par hasard. En revanche, travailler la terre de Grand-Coude était un choix et même une évidence. " C’est un moyen de valoriser le patrimoine de notre village. " Et puis il y a l’amour de ce village, dont on dit souvent qu’il n’y a rien à y faire. Johny lui, préfère parler de cadre de vie, de fraîcheur, d’accueil et de solidarité : " Ici, on peut encore demander un coup de main à un camarade et l’obtenir ! "

Bourbon pointu, le nouveau venu

À Grand-Coude, rien ne disparaît vraiment. Profondément attachés à leur terroir, les agriculteurs du village rendent leurs traditions plus vivantes que jamais. Le bois de théier finit par servir de bois de chauffe pour les cuites de géranium, mais qui aurait pu prévoir que les frondaisons de cette plante délaissée pourraient être utilisées comme brise-vent du café Bourbon pointu ?
Pas même le producteur Jacques Lépinay, qui apprit à ses dépens que, sans le précieux écran de hautes branches, ses caféiers ne se développeraient pas.
" Papa était un très grand buveur de café. Il se levait même la nuit pour en boire ! ", raconte Jacques Lépinay. " Bien sûr, il ne buvait pas de Bourbon pointu, mais plutôt un breuvage noir et très épais, affreusement amer qu’il fallait sucrer énormément. Pourtant, dans notre cour à Goyaves, situé à l’entrée de la Rivière des Remparts, nous avions un pied de café, comme beaucoup de monde alors. Mais cela n’était qu’un simple buisson d’ornement. À l’époque, nous regardions les grains tomber ".
Tous deux originaires de Saint-Joseph, Jacques Lépinay et Marie-Claude Grondin montent à Grand-Coude et y ouvrent une table d’hôte en 1998. Le couple y élève cerfs et sangliers et cultive le palmiste et…le géranium.
Début 2000, le CIRAD se met en quête d’expérimentateurs capables de tester la culture du Bourbon pointu, un peu partout dans l’île. Jacques décide alors de tenter l’aventure.

" Ce qui m’a séduit, ce sont les aspects identitaires et patrimoniaux. Car même si l’on n’a jamais exploité le café à Grand-Coude, il fait partie de l’histoire des débuts de notre île. En outre, il faut savoir que le Bourbon pointu est né ici, d’une mutation naturelle, repérée à la fin du XVIIIe siècle et baptisée Laurina ".

Jacques Lépinay défriche tout d’abord 2000m2 et plante environ 750 pieds. Impatient d’avoir des résultats, il connaît une première déconvenue. Mise en terre peu de temps avant le fameux hiver 2003, lorsque la neige recouvre le Piton des Neiges et La Fournaise, et sans brise-vent, la majorité des plants ne résistera pas.
" Je suis très têtu ", avoue Jacques. " Conscient d’être en phase expérimentale, je ne me suis pas découragé. Je voulais aller jusqu’au bout ".
Il remplace donc les deux tiers de ses plants et récolte ses premiers fruits en 2005. Mais en 2007, c’est le cyclone Gamède qui lui jouera des tours. Pourtant, il garde le moral et part même en délégation au Japon pour présenter son produit. Le succès est considérable. Regroupés en association (Café Réunion), les producteurs de l’île mettent leur café sur le marché cette même année. Dans la foulée, Jacques ouvrira officiellement la Maison du Laurina : visite de la caféière, descriptions, explications et dégustations. Marie-Claude en profite pour mettre au point et proposer aux clients de sa table d’hôte un menu " Bourbon pointu ", de l’entrée au dessert. La taille totale de l’exploitation atteint aujourd’hui 5000m2.

" Sur une surface de 1000m2, je récolte environ une tonne de cerises (nom donné au fruit rouge qui contient deux fèves de café). Pour obtenir la quantité de café marchand, il faudra diviser ce chiffre par sept, voire huit. En ce moment, je produis 80% de grand cru, ce qui est un minimum pour que l’exploitation soit rentable ".

Alors, le café fera-t-il les beaux jours de Grand-Coude ? À la différence du géranium qui peut monter jusqu’à 1800 mètres d’altitude, le Bourbon pointu ne dépassera pas les 1200 mètres. En outre, si la technique de récolte du géranium est facile, celle du café est bien plus délicate. Actuellement, je m’en occupe seul. C’est plutôt un complément très appréciable pour l’éleveur ou l’agriculteur, mais je ne vois pas La Réunion se recouvrir de Bourbon pointu. "  En revanche, il est certain que, pour demeurer sur Grand-Coude, le Bourbon pointu a besoin du thé comme brise-vent et du géranium qui fait office de couverture de sol et évite ainsi le désherbage chimique.
À ce titre, le petit village des Hauts de Saint-Joseph est un exemple. Une culture s’appuyant sur une autre, des savoir-faire transmis d’une génération à l’autre, une agriculture dessinant un terroir comme un sillon tracé dans la mémoire des Hommes.

Informations pratiques :

Jean-Jules Morel - Gîte Malmany : 06 92 20 48 49.
Johny Guichard – Le labyrinthe en champ thé : 06 92 60 18 88.
Marie-Claude Grondin – Table d’hôtes L’eucalyptus : 06 92 03 54 78.
Jacques Lépinay – Maison du Laurina : 06 92 68 78 72. 

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