Illustration : In Koli Jean Bofane, Prix Métis 2014
Illustration : In Koli Jean Bofane, Prix Métis 2014Illustration : Congo INC

RENCONTRE

IN KOLI JEAN BOFANE Prix des cinq continents de la Francophonie

Francine George, Photo Jean-Noël Enilorac -

Prix du Roman Métis 2014 décerné par la ville de Saint-Denis et La Réunion des livres, In Koli Jean Bofane vient de recevoir le prix des Cinq Continents de la Francophonie pour son roman Congo Inc, le testament de Bismark édité chez Actes Sud.

Retour sur son interview réalisé en ce début d'année 2015 lorsqu'il est venu chercher son prix.

Très grand sans en imposer, l'écrivain congolais In Koli Jean Bofane traînait son regard enjoué sur La Réunion qui venait de lui décerner le grand Prix du Roman Métis.

Organisé par la ville de Saint-Denis et La Réunion des Livres, ce prix couronne depuis cinq ans des auteurs contemporains dont le roman "met en lumière les valeurs de métissage, de diversité et d'humanisme, symboles de l'île de La Réunion".

Écrivain sur le tard, la plume d'In Koli Jean Bofane est trempée dans le sang versé au Congo : " 20 ans de guerre, 6 millions de morts, 500 000 femmes violées, mutilées et on n'en parle pas ".
Congo Inc., le testament de Bismarck raconte l'histoire d'un jeune Pygmée Isookanga, qui décide, en découvrant le web au milieu de sa forêt, de prendre son envol pour faire du business dans la grande ville de Kinshasa. Il va ainsi rencontrer une pléthore de personnages perdus, cyniques, vils ou attachants, qui rythment la vie de cette capitale aux prises avec la mondialisation. Le Congo, " pourvoyeur du monde en richesses minières ", spolié impunément depuis le traité de Bismarck, est ainsi mis en scène dans une fable caustique où le rire fusionne avec l'effroi dans une intense réalité à laquelle seul le roman permet d'accéder.

Q Vous êtes le lauréat cette année du Grand prix du Roman Métis…

Je suis très honoré par ce prix d’autant qu’il vient de loin, d’un pays qui vit au carrefour des mondes, où le métissage y est réel. L’île de La Réunion témoigne de l’universalité que nous sommes appelés à construire et ça me touche beaucoup.

 

Q Parlez-nous de vous ...

Je suis né en 1954 à Mbandaka dans la Province Équateur au Congo. Ma mère était divorcée de mon père et avait épousé un colon Belge, le métissage, je l’ai connu dès mon enfance. Et ce n’était pas évident, tant que l’on ne vit pas les choses, on ne les saisit pas vraiment.  Très vite, ma vie a basculé pour la première fois lors des émeutes qui précédèrent l’indépendance en 1960. Ma mère, mon frère et ma sœur ont pu fuir à Bruxelles. Nous avions tout perdu et failli être tués. Et moi,  je suis resté seul avec mon père - mon beau-père en fait -  sur sa plantation de café parce que j’étais l’aîné, assez tranquille, et non éligible aux droits de sécu de mon beau-père en Belgique.

 

Q Quelles étaient vos relations ?

Mon père - je préfère l’appeler ainsi, c’est lui qui m’a élevé en m’apportant tout ce qu’il a pu -  était très attentionné pour moi. Il voyait bien que je m’ennuyais et le soir, il me lisait des histoires. Nous avions une grande bibliothèque à la maison et dès que j’ai été en âge de lire, je me suis plongé dans les livres. C’était très important pour moi. J’avais dix ans lorsque j’ai découvert Zola, ce fut ma première prise de conscience de la lutte des classes. Nana étant un prénom bantou très courant au Congo, j’ai cru pendant quelque temps que l’héroïne du roman de Zola était congolaise !

 

Q Vous faites alors votre premier voyage en Belgique…

Oui, toute la famille était rentrée au Congo en 62, mais la rébellion suite à l’assassinat du premier ministre Lumumba puis, en 1965, le coup d’État de Mobutu nous a amenés à fuir à nouveau à Bruxelles. C’était une période plutôt triste, mon père était devenu un simple ouvrier, le Congo nous manquait, à mon père surtout. Mon père était passionné d’art et il nous emmenait dans les musées, les expositions. À l’époque, ce n’était pas très drôle, mais je lui en suis, aujourd’hui, très reconnaissant.

 

Q Il y a eu d’autres départs encore …

Pendant ce temps-là, oui, je grandissais dans ce contexte de conflits et de répression. Puis, je suis parti à Paris suivre une formation en communication et publicité, j’avais 20 ans.

 

Q Ensuite, vous revenez au Congo…

En 1983, je suis effectivement revenu au Congo. Nous étions toute une bande de la jeune génération à vouloir faire bouger les choses. J’avais donc monté une agence de pub avec des amis à Kinshasa, et puis en 1991 Mobutu entame un processus de démocratisation et de liberté de la presse.  J’ai tout de suite créé ma maison d’édition. J’imprimais moi-même des satires politiques sous forme de bandes dessinées ou de fanzines dans des conditions effroyables, mais ça se vendait comme des petits pains. Nous changions d’endroit tous les jours, c’était une époque de pillage permanent, la répression contre la presse a été quasiment immédiate, le processus de démocratisation de Mobutu n’était qu’un leurre. Les militaires pillaient plusieurs grandes villes, dont Kinshasa, c’était vraiment dangereux, mais nous tenions le choc.

 

Q Et l’histoire se répète…

Oui, je me suis marié, j’avais deux filles et un garçon, ma dernière fille est arrivée après. La situation était devenue insoutenable, les pillages et les meurtres ignobles étaient alors systématiques. Nous avons été obligés de fuir le Congo. Ma femme n’a pas pu partir, elle n’avait pas de visa. Mes enfants et ma mère sont partis avec la Légion étrangère en traversant le fleuve jusqu’à Brazzaville. Pour ma femme, ce fut plus compliqué, j’ai réussi à la faire venir à Bruxelles par la Pologne avec de faux papiers. Quant à moi, j’ai pris les armes un temps pour défendre le quartier lors des pillages de 1991, puis j’ai dû me résoudre à partir aussi en 1993.

 

Q Vous êtes  resté clandestin à Bruxelles pendant un certain temps…

Il a fallu cinq ans avant que je puisse obtenir une légalisation de ma situation. Je faisais plein de petits boulots, videur de boîte, ouvrier, tout ce qui se présentait sans avoir à fournir de papier d’identité.

 

Q Et puis, le génocide du Rwanda en 1994 vous a bouleversé…

Oui, ça a été un véritable traumatisme. Mobutu avait ouvert la frontière à l’est permettant au gouvernement, à l’armée et aux milices génocidaires de venir se réfugier chez nous et de continuer à opérer des raids meurtriers au Rwanda. L’opération turquoise, quant à elle, menée par les Français, avait sa base dans la province du Kivu. Pendant ce temps-là, beaucoup d’africanistes expliquaient de façon péremptoire ce conflit entre Tutsis et Hutus en professant des inepties. J’entendais parler de théorie des races alors que les Tutsis et les Hutus parlent la même langue, ont les mêmes coutumes ! Et là, ce fut un véritable déclic pour moi, je me suis dit que c’était à nous, Africains, d’écrire l’histoire de notre pays.  L’écriture commence là. Il fallait que j’écrive, que je dénonce, que je témoigne. Et j’ai alors relevé le défi d’écrire.

 

Q Deux ans plus tard, vous éditez chez Gallimard un livre pour enfants qui a connu un succès immédiat, et a été traduit en plusieurs langues…

Oui, j’ai édité par magie - j’étais encore un clandestin à l ‘époque - chez Gallimard Pourquoi le lion n’est plus le roi des animaux qui est sorti donc en 1996. C’était une parabole sur la dictature de Mobutu avec une vision prédictive de sa chute.

 

Q En 2000, vous publiez un autre livre pour enfant, toujours chez Gallimard…

Bibis et les canards parle d’émigration cette fois. Mais en fait, je me préparais à écrire mon premier roman.  J’avais beaucoup de choses à dire, je voulais absolument parler de politique, de l’Afrique, de mon pays le Congo, de tous ces mensonges, de toutes ces manipulations. Il fallait un roman pour décrire cette humanité-là.

 

Q Et votre premier roman Mathématiques congolaises sort en 2008 chez Actes Sud...

Je n’avais jamais écrit de roman, j’avais beaucoup de choses à dire, mais je ne savais pas comment m’y prendre. J’ai suivi des ateliers d’écriture avec des gens qui partent de rien et je me suis vite rendu compte qu’il me fallait un outil, une trame.  Je me suis dit que les maths, c’était universel, le monde entier fonctionnait d’après des principes mathématiques, alors pourquoi ne pas m’en servir comme trame ? C’est comme ça que Mathématiques congolaises est né. Célio, mon héros, avait besoin, comme moi,  d’une charpente fiable pour construire ses rêves. Et j’ai eu cette vision de ce jeune homme habité par l’intuition des mathématiques, cet outil inestimable capable de l’aider dans son ascension sociale.

 

Q Dans Mathématiques congolaises vous mettez en scène les ruses et manœuvres politiques pour prendre le pouvoir tout autant que la vie quotidienne de Kinshasa, on y sent battre le cœur de la ville :

Il est clair que j’ai souhaité rendre hommage au peuple du Congo et de Kinshasa en décrivant cette vie qui sourd de partout alors que pour la plupart des observateurs, le pays, depuis longtemps, était comme un corps malade, entré en phase terminale. Par cette fiction, j’ai voulu restituer ce que les caméras et médias occidentaux n’arrivent pas à saisir quand il s’agit de l’Afrique. Si le langage que j’utilise rend les personnages si proches, c’est que j’ai toujours eu à l’esprit la musique et le rythme de cette langue lingala qui ne m’a pas quitté tout au long du processus d’écriture.

 

Q Votre travail d’écriture a-t-il changé depuis ce premier roman ?

Non, j’ai publié mon premier roman à la cinquantaine passée et le second à la soixantaine. Les mots ont beaucoup d’importance pour moi, je les dépose au compte-goutte. Par contre, je suis toujours ce principe d’avoir une trame bien définie, un plan hyper calibré qui me donne, à l’intérieur, la possibilité de laisser l’improvisation jouer sa partition. J’aime beaucoup le travail avec mon éditrice chez Actes Sud, elle me comprend bien, elle me pousse et j’ai l‘impression d’avancer plus loin en toute confiance avec elle.

 

Q Dans Congo Inc., le testament de Bismarck vous dénoncez la spoliation des réserves incroyables de matières premières de votre pays…

Je reprends les termes de Bismarck en clôture de la conférence de Berlin en février 1885 : " Le nouvel État du Congo est destiné à être un des plus importants exécutants de l’œuvre que nous entendons accomplir." Oui, un dépeçage en règle qui n’en finit pas de pourvoir aux besoins du monde entier. C’est le caoutchouc qui a permis de faire la guerre mondiale sur des pneus et non à cheval, l’uranium qui a servi à éradiquer Hiroshima et Nagasaki, le cuivre craché des avions américains  qui contribua à la dévastation du Vietnam… Le Congo est aussi le pourvoyeur attitré de la mondialisation pour la conquête de l’espace, l’industrie pétrolière, la production de matériel de télécommunication…sans parler de ses ressources en or et en diamant.

Dans le titre Congo Inc. est bien sûr pour Incorporated !

 

 

Q Vous y dénoncez aussi l’absurdité de cette guerre qui dure depuis 20 ans…

 

Le fil conducteur est la mondialisation. Depuis l’ouverture des frontières à l’est du pays, depuis le génocide des Tutsis au Rwanda, je voulais montrer que cette guerre du Congo qui dure depuis 20 ans et a fait six millions de morts, est le premier drame de la mondialisation. On maquille toujours les guerres sous une bannière quelconque, mais là non, on ne se donne même pas la peine de chercher un enjeu. Il n’y a pas d’enjeu politique. Il n’y a pas de revendications. Il n’y a pas de conquête de territoire. Tout ce que l’ONU dit c’est une guerre de pillage. C’est le business.

Récemment, après deux ans de blocage, la rébellion du M23 au Nord-Kivu a repris les offensives avec une rare violence et j’étais tétanisé par le déploiement de forces pour les combattre. Moi, je préfère attraper mon ordinateur et on verra qui se fatiguera le premier !

 

 

Q Votre héros, le Pygmée Isookanga sort de sa forêt équatoriale pour devenir mondialisateur, prendre sa part du business…

Oui, c’est un garçon d’aujourd’hui, sans complexe vis-vis de la technologie, il évolue avec, il vit dedans. Je suis né dans la province d’Équateur, cette forêt je peux en parler, c’est une partie de mon enfance. Le Pygmée représente la genèse de l’Afrique. Il a eu le temps de traverser les millénaires. Il a été le témoin des ravages accomplis. On croit le reléguer à la périphérie du monde alors qu’il est au centre, tout comme l’Africain. Son sol et son sous-sol ne sont-ils pas les garants de la prospérité du monde ?  J’ai imaginé le personnage d’Isookanga à la fois sympathique et un peu salaud au vu de ses idées sur la mondialisation qui massacre les écosystèmes. Il est difficile de se faire une opinion tranchée sur Isookanga. À l’origine, j’avais envisagé comme titre Putain de Pygmée !

 

Q La multitude de personnages qui entoure Isookanga semble sortie d’une fable caustique, et pourtant si réelle. Vous n’épargnez personne, l’ancien tortionnaire adoubé par l’ONU, le pasteur escroc, le chinois délaissé par ses patrons, le Casque bleu pédophile, les enfants shégués, exclus de la société…

Le plus saillant pour moi est Kiro Bizimungu, un type issu de l’armée qui occupe le Kivu, responsable de millions de morts et adoubé à un poste supérieur par l’ONU. On vit dans un monde qui n’a plus de repères. Il y a la religion à laquelle s’accrochent les gens et le pasteur Jonas Monkaya qui sait largement en tirer profit. Il y a l’exclusion sociale - parce dans cette guerre les liens sociaux sont tellement détruits que la solidarité africaine n’arrive plus à fonctionner - représentée par les shégués, ces enfants de la rue, comme Shasha la Jactance, rescapée de la guerre, devenue enfant putain d’un Casque bleu pédophile. Il y a Adeïto Kalisayi, esclave sexuelle ramenée du Kivu par l’ex-commandant Kobra Zulu. Il y a l’africaniste qui révèle à l’Africain qui il est, ce qu’il était, ce qu’il sera…  Il y aussi, à l’autre bout du monde, la femme de Zhang Xia qui doit subir le harcèlement d’un flic véreux dans la province du Sichuan.

 

Q La Chine tient une place importante dans Congo Inc

En effet, tous les chapitres sont sous-titrés en mandarin, car la Chine est de plus en plus présente en Afrique. Les Chinois réalisent la plupart des infrastructures, des hôpitaux, ce n’est pas pour autant qu’ils ont planté leur drapeau. Les Chinois sont là, la Chine est devenue incontournable. Mais qu’est-ce que le Chinois peut nous faire de pire que l’Européen ne nous a déjà fait ? Les Africains ne se focalisent plus sur l’axe Nord-Sud à force de se faire bloquer aux frontières. Si le Français ne donne pas de visa, mais que le Chinois en délivre un, pourquoi hésiter ! Il faut aller puiser dans le meilleur de chacun !

 

Q Vous dédiez Congo Inc. " aux filles, aux fillettes, aux femmes du Congo "…

Absolument, les femmes sont en première ligne dans cette guerre. 500 000 femmes violées, mutilées, je ne le répèterai jamais assez. Au Kivu, les hommes se cachent dans la forêt avec leur kalachnikov, mais elles, elles résistent, elles sont devenues nos protectrices jusqu’au bout. Il y a même une unité de combat composée uniquement de femmes qui ne s’en laissent pas conter pour monter au front. Les vingt dernières pages de Congo Inc. sont pour elles, elles y prennent leur revanche. Et quelle revanche !

 

Q Dans ce livre, il y a des passages difficilement soutenables, mais aussi beaucoup de grands éclats de rire, une sorte d’alternance entre le drame et la malice …

C’est l’esprit qui règne dans le pays, au Congo, les gens ont le sens de la dérision. S’il y a une loi farfelue qui passe, on essaye de la contourner, on se moque des politiques qui la défendent et, en coulisse, on met en place des stratagèmes pour la contourner. Au Congo, on est passé maître pour contourner les obstacles.

 

Q L’avenir du Congo, selon vous ?

Ce sera toujours la lutte, mais une lutte de plus en plus efficiente, intellectuelle. Il y a au Congo, et dans toute l’Afrique, une jeune génération d’artistes qui en veulent. Si l’on regarde la ligne du temps de l’humanité, elle est très différente de la ligne du temps des nations. L’Afrique, le Congo en particulier, est le laboratoire du monde de demain.

 

Q Vous êtes maintenant installé à Bruxelles, est-ce que vous retournez au Congo ?

Bien sûr ! J’y vais régulièrement pour développer un centre d’expérimentation avec des ateliers d’écriture, que ce soit de l’écriture cinématographique, théâtrale, de la BD ou de roman à destination des jeunes publics dans le but d’encourager les talents. Je suis également en train d’y développer un nouveau projet d’édition.

 

Q Vous n’avez pas envie d’entrer en politique ?

Non, j’y suis ! Avec la littérature, je fais de la politique, il n’y a pas mieux que le roman pour témoigner, pour dénoncer, pour éclaircir, pour faire bouger les lignes !

 

 


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