Illustration : Balade cévenole

Voyage-Voyage

Balade Cévenole

Jean-Paul Tapie -

Il y a des livres dont on se demande constamment si on les a lus ou non. L'île au trésor est un de ceux-là. Au même titre, si j'ose dire, que Alice au pays des merveilles, ou Le tour du monde en 80 jours, ou encore Les aventures de Tom Sawyer. Des livres universellement connus, que l'on croit avoir lus, dont l'histoire nous est familière, mais que l'on est incapable de se rappeler en détail.

Tout ça pour dire que quand je me suis engagé sur le Chemin Stevenson, j’en étais encore à me demander de quoi parlait exactement L’île au trésor. D’une île et d’un trésor, probablement, mais comment le héros avait-il découvert l’une afin de découvrir l’autre, je n’en avais pas la moindre idée. Avant de conclure que ce n’était pas très grave puisque lorsque, en 1878, Robert-Louis Stevenson se mit en route pour rallier Monastier-sur-Gazeille, en Haute-Loire, à Saint-Jean-du-Gard, dans le Gard, il n’avait pas encore écrit la première ligne du roman qui allait le rendre world famous.

Moi, pour commencer, j’ai choisi de démarrer du Puy-en-Velay. Vous connaissez Le Puy-en-Velay ? Non ? Vous ne perdez rien. C’est une ville triste, un peu ratée, écrasée par le poids de sa cathédrale et des siècles de tradition catholique, un peu comme son maire, Laurent Wauquiez, et croyez-moi, à passer une soirée dans sa ville, on comprend pas mal de choses sur son premier magistrat.

Je suis donc parti satisfait de la quitter en ce premier jour pour gagner Monastier-sur-Gazeille, véritable ville de départ de Stevenson. C’est là qu’il acheta Modestine, l’ânesse qui devait l’accompagner tout du long. Dans mon esprit, cette étape serait une étape d’échauffement. Et pour être de l’échauffement, ce fut de l’échauffement. Depuis la veille, je souffrais d’une douleur au gros orteil du pied droit. Elle s’était fait oublier le matin du départ, mais vingt kilomètres plus loin, elle s’est rappelée à mon souvenir. J’ai fini cette première étape en traînant la semelle, la plante des pieds en feu. Un vieux avec son déambulateur m’aurait doublé. À tel point que j’ai failli abandonner dès ce premier soir, vaincu par la fatalité.

Mais au matin, le pied allait mieux et donc, à défaut de partir d’un bon pied, je suis parti d’un à peu près bon pied pour entamer le véritable tracé du Chemin Stevenson. Sauf qu’à la mi-étape, j’ai senti que je ne parviendrais pas à la couvrir en intégralité. J’ai dû m’arrêter aux deux-tiers ou aux trois-quarts. Dans un hameau baptisé Ussel, qui n’a rien à voir avec la sous-préfecture de la Corrèze.

Jour après jour, mon pied a cessé de me donner du souci. Comme pour me récompenser, le paysage a changé. Finis les champs à perte de vue, les cultures jusqu’à l’horizon, cette déclinaison de subtiles nuances de verts. Après Pradelles – l’une des plus jolies bourgades de tout le Chemin – et surtout après Langogne – moins séduisante, mais où j’ai rencontré une femme qui l’était infiniment en la personne de la patronne du gîte Modest’Inn – les forêts ont commencé à apparaître. Je ne sais pas d’où me vient ce goût des forêts. Peut-être de mon enfance en Gironde et surtout dans les Landes. Bon, il faut admettre que toutes ces forêts n’étaient pas à ma convenance. Trop de grands sapins symétriquement plantés pour reboiser certaines régions où l’homme a eu la main lourde avec la hache. Mais sur toute la deuxième partie du parcours, après le Mont Lozère, il y a eu, çà et là, quelques forêts au sein desquelles sinuait un sentier, et non une large piste destinée aux forestiers. Il y a eu aussi d’autres jolis villages. Cheylard l’Evêque. Le Pont de Montvert. Saint-Germain-de-Calberte.

Oui, c’est vrai, j’ai contemplé quelques jolis paysages. Et même de vastes panoramas, notamment entre Le Bleymard et Florac, une ligne de crête avec une vision à 360°. Et puis il y a eu aussi quelques rencontres agréables. Rien de bouleversant, mais des randonneurs assez plaisants au hasard des étapes. Des gardiens de gîte, des restaurateurs et des hôteliers sympas. Tache dans le paysage, une gardienne de gîte amère comme une garce. Pas de quoi, quand même, en écrire un livre de souvenirs.

En fait, ce qui est le plus beau dans le Chemin Stevenson, ce sont sa continuité (peu de chemins offrent pareille unité tout en reliant des lieux très différents les uns des autres) et sa longueur. Environ 250 kilomètres. Plus long que le GR20, donc, mais pour un dénivelé nettement plus faible. Une dizaine d’étapes pour qui marche bien, une douzaine pour qui démarre lentement à cause d’un gros orteil douloureux. C’est vrai qu’elles sont souvent assez longues, les étapes : 25, 30 kilomètres. Mais c’est justement la beauté du Chemin. Stevenson n’a pas mis plus longtemps pour aller de Monastier à Saint-Jean-du-Gard. Même s’il disposait d’une ânesse pour porter une partie de son bagage, il ne bénéficiait pas, lui, d’un chemin tout tracé, balisé, et surtout nettoyé, élagué. Bien sûr, rien ne prouve qu’il ait suivi exactement ce tracé. Il a écrit un livre après son périple. Je ne l’ai pas lu non plus, il faudrait que je le fasse maintenant que je dispose des images à mettre sur les mots, que je sais quels villages ou hameaux il a traversés. Connecting the dots, comme disent les Américains.

Bizarrement, certaines personnes font le Chemin à l’envers, en partant de Saint-Jean-du-Gard. Oui, bizarre, vraiment, puisque le Chemin a un sens, dans les deux sens du terme : un sens directionnel et un sens historique. Mais après tout, les gens font ce qu’ils veulent. Rien n’interdit à un pèlerin de partir de Compostelle pour rallier Le Puy-en-Velay. Un chemin est un itinéraire personnel, il a le sens qu’on veut bien lui donner.

Un chemin n’est jamais un contresens.

 

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