Illustration : Ambroise Vollard

Beaux-Arts

Ambroise Vollard - Le voyage aux Amériques

Pierre-Henri AHO - DR Illustration -

Aucun Réunionnais n'est jusqu'à ce jour aussi mondialement connu qu'Ambroise Vollard. Certes, son nom d'origine mauricienne n'est pas forcément associé à son identité créole, mais au prestige de la Belle Époque, à Paris où il est arrivé en 1887. Quelque peu sensationnaliste avec les mystères liés à sa succession, le personnage bénéficie d'une renommée internationale sans équivoque et son inestimable collection constitue un pan majeur de l'histoire de la peinture moderne. En s'attardant aux détails de sa vie exceptionnelle, Vollard ne cesse de surprendre et d'intriguer. Il n'y a pas que le succès de " ses tableaux " qui attestent de son fabuleux parcours : ses publications en tant qu'auteur ou éditeur, ainsi que ses archives personnelles, sont aujourd'hui convoitées par les chercheurs et institutions de renom, ainsi que par d'avides collectionneurs.

 

Bien qu’il ne soit jamais revenu dans son île où il naquit en 1866,  Vollard évoquait fréquemment des souvenirs passés sur " la perle de l’Océan Indien ", dont il aimait décrire la beauté et le bonheur d’y avoir appris la vie. Il partageait spontanément à quiconque voulait l’entendre des anecdotes de son enfance paradisiaque qui l’avait prédestiné à aimer les formes et les couleurs.

Hormis le voyage en mer qu’il fit pour quitter définitivement la Réunion et venir faire ses études en métropole, Vollard ne prit qu’une seule autre fois le paquebot en direction des États-Unis sur l’invitation d’un de ses plus fidèles clients.

Lorsqu’il arriva à New York,  à 70 ans, il était au pic de sa légende qui ne cessera de croître. Il n’est pas incongru de s’intéresser à ce voyage qui a laissé pour la postérité des traces tangibles de l’extraordinaire célébrité de Vollard, et qui fut l’occasion de publier un de ses portraits jusqu’ici inconnu des biographes. Ce portrait dessiné au fusain avec des rehauts de pastel par Samuel J. Woolf a été reproduit par le New York Times le 15 novembre 1936.

Comme en atteste la une du jour, l’Europe s’en va de nouveau en guerre. Notre richissime esthète créole  a, lui, fini sa carrière. Il a fait des profits immenses avec ses expositions de tableaux, dont il regorge encore, et s’est presque entièrement consacré à l’édition d’ouvrages dont la beauté n’aura que peu d’égal dans l’histoire du livre. Les livres d’art publiés par ses soins sont en effet les premiers du genre ; Vollard éditait des ouvrages le plus souvent illustrés de gravures inédites par des peintres de renom n’ayant pas pour habitude de graver, mais qui, à sa demande, se prirent au jeu, pour le plus grand plaisir des bibliophiles. Ce faisant, il poursuivit une noble entreprise que Rembrandt initia en tant qu’artiste au XVIIe siècle, l’édition d’estampes, favorisant ainsi la diffusion des images au plus grand nombre. N’oublions pas que ni la télévision, ni l’Internet n’ont encore fait leur apparition et que le livre demeure encore à cette époque le vecteur le plus universel de la connaissance...

 " Fabulous Ambroise ", titra un autre célèbre journal new-yorkais dès son arrivée sur le sol américain où il passa plusieurs semaines. Il gardera un excellent souvenir de l’hospitalité légendaire des Américains. À l’occasion de son séjour, Vollard fut reçu très chaleureusement, voire en grande pompe. La presse semblait friande de ses moindres faits et gestes. Il accorda des entretiens et s’exprima même longuement à la radio pour expliquer comment et pourquoi il avait pu, lui né sous des cieux tropicaux lointains, découvrir et lancer des peintres tels que Picasso, Gauguin, Matisse, Cézanne, Degas, Renoir sans oublier Van Gogh… Ce qui lui avait valu fortune ! Car, bien sûr, ce qui intéressait encore plus les Américains, toujours admiratifs du succès, c’était combien valait l’homme, le businessman visionnaire ? La récente crise économique avait pour le moins prouvé à quel point l’investissement dans l’Art était un gage sûr de rentabilité, et Vollard en était la parfaite incarnation.

En fait, le célèbre Réunionnais était invité par son meilleur client et par le marchand Étienne Bignou,  qui voulait jumeler ce séjour avec l’inauguration d’une exposition qu’il organisait dans sa propre galerie new-yorkaise sur Cézanne.  On dit que Cézanne a donné la " liberté " à la peinture ; sachant le sens qu’attachent les Américains à ce paradigme démocratique, ainsi que le rôle fondamental de Vollard dans la reconnaissance de l’œuvre du peintre aixois, on comprend mieux pourquoi ce voyage engendra un certain impact médiatique.

Le fameux client américain de Vollard était le Dr Barnes, qui possédait déjà à cette époque 100 Cézanne et 200 Renoir, entre autres, exposés dans une fondation portant son nom. Pour l’anecdote, Vollard faillit y perdre la vie en faisant une chute dont il se souviendra longtemps. Il prononça toutefois dans ce lieu malheureusement inaccessible au commun des mortels[1],  une conférence très courue.

Comme par hasard, l’éditeur Little Brown publia au même moment, en 1936, après en avoir acheté à grand prix l’exclusivité dix ans auparavant, les incontournables mémoires du galeriste. Pour qui s’intéresse à l’histoire de l’art, ce livre est une référence. La version française, augmentée et connue sous le titre " Souvenirs d’un marchand de tableaux "[2], ne sera  publiée chez Albin Michel à Paris que l’année suivante, ornée d’un portrait de Picasso en frontispice.

 

L’histoire du portrait

Mais revenons à cet article du New York Times Magazine et au portrait de Vollard qui y est reproduit. Il nous enseigne sur une pratique journalistique aujourd’hui disparue. Car Woolf est l’auteur de l’article, mais aussi du dessin. Il est reconnu aux États-Unis pour les nombreux portraits qu’il réalisa à titre de journaliste dans de grands journaux et principalement au New York Times. De plus, Woolf faisait systématiquement signer le dessin exécuté durant son entrevue par son invité. Il offrait ainsi tout à la fois l’autographe du sujet, son portrait pour illustrer ses articles de fond sur les visiteurs célèbres de passage dans les locaux d’un des quotidiens d’informations les plus respectables de la planète. Plusieurs des œuvres originales de Woolf sont conservées à la National Portrait Gallery à Washington, d’autres sont dans des collections jusqu’en Australie. Elles représentent de très rares portraits de célébrités - tels qu’Einstein, Walt Disney, Ford, Roosevelt, Edgar Poe, Clémenceau ou Léon Blum.

Picasso affirmait que la plus belle femme de Paris n’aura pas eu autant son portrait exécuté par des peintres que Vollard.  Si la multiplicité des portraits de notre marchand de tableaux préféré dernièrement répertoriés par Jean-Pierre Morel peut, en effet, paraître surprenante, celui de Woolf nous montre un homme dont la vie semble suivre un long fleuve tranquille. Sur la quasi-centaine d’images, rares sont celles où Vollard a une mine heureuse. Cependant, beaucoup d’écrits de ses contemporains relatent du bon vivant enjoué et témoignent fort justement de l’homme imposant aux yeux étincelants et au regard déterminé que l’on voit ici.

Le portrait aujourd’hui retrouvé apparaît par ailleurs comme un des derniers exécutés du vivant de Vollard - hormis ceux de Rouault et de Picasso, le peintre le plus marquant du XXe siècle en ayant gravé trois pour une édition d’art renommée, la fameuse " Suite Vollard ". Rajoutons enfin au sujet de ce dessin original et inédit qu’il fut conservé par Marvin SADIK, l’un des fondateurs et directeur émérite de la National Portrait Gallery de Washington, qui semble avoir précieusement conservé cette œuvre dans sa collection ; on le comprend, les portraits originaux représentant un des plus célèbres modèles des peintres du début du XXe siècle sont rares, que dire de ceux exécutés par des artistes américains.

Il y a quelque chose d’authentique  dans ce portrait qui fait aujourd’hui chemin inverse, un retour au pays natal, pour révéler sa renommée universelle.

Totalement inconnu, si ce n’est des archives américaines, ce portrait n’a jusqu’ici pu retenir l’attention des chercheurs et amateurs. Pourtant il s’agit bien d’une figure de référence pour notre honorable concitoyen puisque le New York Times publiera à nouveau ce rare dessin de Woolf lors du décès de Vollard en juillet 1939.

 



[1] Le Dr Barnes avait offert à des musées certains de ses tableaux qui furent jugés artistiquement irrecevables. Rancunier, il interdit la fréquentation de ce haut lieu de l’art moderne au plus grand nombre, sauf aux spécialistes et aux américains qui en faisaient la demande…

[2] Il convient de préciser que les écrits d’Ambroise Vollard sont hétéroclites. Outre ses délires pataphysiques avec le roi Ubu qu’il reprit d’Alfred JARRY, il publia de nombreux articles ainsi que plusieurs ouvrages qui demeurent une base essentielle des connaissances historiques sur l’art moderne et ses peintres les plus représentatifs.