Illustration : la laïcité

roman

À propos de quelques confusions sur la laïcité

Bernard Jolibert, Jean Lombard, illustration Tehem -

Au sein des nombreux débats qui concernent actuellement la question laïque, ce qui frappe d'abord c'est l'absence de rigueur dans l'emploi des concepts qui servent à en cerner les contours. Certains font de la laïcité une sorte de " foi ", d'autres y voient la " juxtaposition de diverses religions " se côtoyant plus ou moins pacifiquement. On en fait le synonyme de " tolérance ", de " neutralité ", " d'indifférence ", d' " agnosticisme ", voire d' " anticléricalisme " ou d' " athéisme ". Loin d'éclairer les débats, ces approximations ne font qu'envenimer d'interminables quiproquos. Il paraît urgent d'en évoquer les principales.

POINT DE VUE DE BERNARD JOLIBERT

 D’abord, un premier contresens : la laïcité est présentée comme une croyance d’ordre religieux. Cette confusion du spirituel et du temporel apparaît dans le projet belge de " cours de laïcité " placés dans la même catégorie scolaire que ceux de l’enseignement des religions. C’est oublier que la foi renvoie au niveau cultuel intime, alors que la  laïcité appartient au strict domaine politique. On peut être croyant sincère et partisan déterminé de la laïcité comme on a pu le voir lors du vote de la loi de 1905, anti-religieux et anti-laïque à la fois comme ce fut le cas en URSS où l’athéisme militant fut donné pour véritable religion d’État. C’est surtout oublier que cette notion politique, qui invite à distinguer le spirituel du temporel, le sacré du profane, fut posée comme telle par le Christ  qui exigea de " rendre à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui est à César" (Marc, XI, 16. Luc, XX, 22-26).

 

            Ensuite, une approximation consiste à assimiler laïcité et pluralisme confessionnel. Le dialogue interreligieux tiendrait lieu de politique laïque. En fait si le dialogue interreligieux est bien préférable aux guerres de religion, l’addition des religions, en positif ou en négatif, ne fait pas la laïcité. C’en est même l’exact contraire : " L’espace  laïque n’est pas pluriconfessionnel, il est radicalement non confessionnel. ", rappelle justement Henri Pena-Ruiz. La laïcité est le principe d’organisation politique qui repose sur la séparation de l’État et des Églises. Cette séparation est le moyen de garantir la liberté de conscience en milieu pluriconfessionnel comme en milieu non confessionnel. Elle place la puissance publique hors de la sphère religieuse doctrinale. Mais si les " " croyances et les cultes sont libres, en revanche, devant l’État souverain, les Églises sont sujettes ", rappelait Taine.

 

            La confusion suivante n’est pas sans conséquence. En confondant laïcité et neutralité, on finit, comme ce fut le cas récemment au plus haut niveau politique, par se trouver paralysé lorsque des débordements criminels se réclament de principes religieux. Nul n’ose plus faire respecter la loi lorsque la religion et la foi sont en question. Pourtant la loi laïque n’est jamais neutre. Ne pas prendre parti dans le domaine théologique n’est pas exclure une intervention politique, voire policière, de l’institution lorsque la loi est menacée ou bafouée. Un laïc ne saurait être moralement, politiquement, voire religieusement neutre. La neutralité nous invite seulement à refuser de faire état de nos propres convictions religieuses dans le cadre de nos fonctions professionnelles.

 

            Confondre la tolérance et la laïcité, c’est s’exposer à des conséquences autrement graves. " Pour être tolérant, faut-il tout tolérer ? " Ce sujet de baccalauréat invite à distinguer la tolérance (voir l’édit de Nantes,  dit de tolérance : 1598-1685) de l’indulgence coupable. La tolérance implique qu’un pouvoir politico-religieux dominant permette, sous certaines conditions et non sans quelque condescendance, à d’autres religions de se manifester. Elle n’a rien à voir avec la laïcité qui impose l’égalité de principe entre toutes les options spirituelles, majoritaires ou minoritaires, qui garantit à chacune la libre expression de son culte dans le cadre de la loi commune et assure la sécurité de chacun, singulièrement en cas d’apostasie.  D’où les termes forts de " légitime et sainte laïcité de l’État " employés par Pie XII  lors du Concile Vatican II (1958). 

 

            Une autre des méprises les plus courantes consiste à voir dans la laïcité une anti-religiosité radicale. Si le " cléricalisme " consiste pour une religion à prétendre s’emparer du pouvoir politique et spirituel, l’ " anticléricalisme " vise simplement à l’en empêcher. C’est en ce sens que Gambetta lance à la Chambre en 1877 : " Le cléricalisme, voilà l’ennemi ! " La laïcité ne s’oppose pas à la religion comme doctrine, encore moins à la foi personnelle, elle n’est pas " une insurrection contre Dieu ", contrairement à ce que pensait Joseph de Maistre. Elle n’est que l’affranchissement de l’ensemble de la sphère publique (école, administration, armée, justice) de toute emprise exercée au nom de la religion (cléricalisme) ou d’une idéologie particulière (sectes, partis politiques, puissances économiques au besoin). En cela, la laïcité est la garantie de l’entière liberté de croire ou de ne pas croire, et la défense par l’État des religions, de leur expression cultuelle ou des personnes attaquées pour leur foi. En cela, l’athéisme d’État du régime soviétique fut à l’opposé de l’idéal laïque.

 

Autre avatar de l’idéal laïque, la laïcité " adjectivée " (elle est dite aujourd’hui : ouverte, fermée, renforcée, " catho-laïque ", de combat, traditionnelle, moderne, ringarde, revancharde, etc.). Il en est de la laïcité comme de l’homme en général. Dès qu’on ajoute un adjectif, c’est souvent pour mieux en laminer le substantif. En ce sens, la laïcité renvoie à l’universalité de principe de la loi commune et de la sphère publique. Elle implique pour tout homme liberté de conscience et égalité devant la loi, quelles que soient ses opinions spirituelles. On comprend que les tenants du communautarisme, du multiculturalisme ou du fondamentalisme en récusent les principes. Il est clair que l’arrière-fond universel, proprement humaniste de l’idéal laïque dérange.

 

            Enfin, un reproche, mais non le moindre, on accuse l’idéal laïque d’indifférence aux valeurs morales ou spirituelles. La " décadence " que dénoncent certains politiques aujourd’hui serait le fruit de cette laïcité honnie, autrement dit de la " gueuse " (République sans Dieu). Dire qu’elle est immorale ou amorale, c’est passer à côté du message éthique qu’elle véhicule. Au-delà de la concorde sociale et politique qu’elle a permise et qu’elle peut permettre encore, pour peu que tous le veuillent sincèrement, ses priorités éthiques ont été résumées dans le compte-rendu du vingt-cinquième congrès de la " Ligue de l’enseignement " (Biarritz, 1905). " Qu’est-ce que l’institution laïque a pour autorité de développer chez les enfants confiés à l’école publique ? " Réponse :

"   Dans l’éducation intellectuelle, le respect et l’amour de la vérité, la réflexion personnelle, les habitudes de libre examen en même temps que l’esprit de tolérance.

 Dans l’éducation morale, le sentiment du droit et de la dignité de la personne humaine, la conscience de la responsabilité individuelle en même temps que les sentiments de la justice et de la solidarité sociales.

Dans l’éducation civique, l’attachement au régime démocratique de la République."

On peut se demander s’il convient de changer un seul mot à ce propos.      

 

CONTREPOINT DE JEAN LOMBARD                                                                                                                              

À contre-courant de la marche du monde, laïcité résiste à toute anglicisation. Le terme est en pratique intraduisible et les équivalents anglais (secular, secularism) renvoient à un système de catégories différent. En conclure que la laïcité est une exception française - elle est plutôt une invention française à vocation universelle - ce serait en réduire encore la portée. Or, s’énonçant par des exclusions - ni croyance, ni refus de toute croyance, ni espace commun d’une pluralité de croyances, ni neutralité absolue, ni tolérance radicale, ni renoncement aux valeurs - la laïcité a toute l’apparence d’une pure négativité.

Pourtant elle n’est pas du tout un idéal vide par rapport à une plénitude supposée du religieux ni simplement une séparation par la loi du politique et du religieux.

Au contraire, elle est un concept essentiel de la philosophie politique, celui qui permet de poser la cité comme étant possible et pensable sans référence à un fondement religieux ou idéologique. Héritière des Lumières mais remontant jusqu’à la Grèce ancienne protégée par son polythéisme, la laïcité donne la clé de la construction d’un espace commun a priori, permettant au sein de la cité toutes les coexistences : elle est à la fois le cadre théorique et la source vive de ce bien précieux qu’on invoque à présent sous le nom de vivre ensemble. Et au-delà même de cette dimension politique, elle est l’emblème de la sortie de l’état de minorité, selon le mot de Kant, et de la promotion de l’exercice philosophique de la raison : dire laïcité, c’est dire en même temps distance à soi au sein de chaque culture, universalité par-delà les identités et les différences, condition première de toute liberté dans une communauté humaine.

CURSUS

BERNARD JOLIBERT - Agrégé de philosophie, docteur ès lettres, professeur émérite de sciences de l'éducation, responsable du Groupe de recherche en philosophie à ESPE

JEAN LOMBARD - Ancien élève de l'École Normale Supérieure de Saint-Cloud, docteur d'État (philosophie), consultant international en éducation et formation, directeur de la collection "Hippocrate et Platon, études de philosophie de la médecine" aux éditions L'Harmattan.

Bernard Jolibert et Jean Lombard sont co-directeurs de la collection "Éducation & philosophie" aux éditions L'Harmattan.