Illustration : Route des Laves
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Reunion

La route des laves

Texte Francine George - Illustration Michel Sicre - Photo Hervé Douris -

À l'Ouest, rien de nouveau. À l'Est, les paysages changent à la vitesse de la lumière. Entre Piton Sainte-Rose et Saint-Philippe, de spectaculaires coulées de lave encore dans les esprits, celles plus lointaines recouvertes maintenant par la végétation créent un univers fantasmagorique, étrangement beau, où il fait bon s'arrêter, respirer, vivre la magie des lieux. Le Piton de la Fournaise, un des volcans les plus actifs de la planète, règne en maître absolu sur ce paysage du Grand Brûlé qui, à chaque éruption, meurt, brûle, se consume, pour naître à nouveau. Très actif depuis l'année dernière, il s'est à nouveau réveillé le dimanche 11 septembre 2016, date tragique de l'histoire contemporaine.
La Route des laves, la N2, seul lien entre l'est et le sud de l'île, sillonne, en contre-bas les différentes coulées qui se jettent à la mer. Le Parc national pilote, avec ses partenaires, un projet de découverte de ce patrimoine basé sur une démarche d'interprétation pour que les visiteurs, d'ici ou d'ailleurs, puissent s'imprégner de l'atmosphère en toute quiétude, laissant les imaginaires voguer selon le désir de chacun.

Escapade sur la Route des laves

Michel Sicre, poète, aquarelliste, interprète des patrimoines au sein du Parc national, aujourd’hui à la retraite, a imaginé raconter l’île du battant des lames au sommet des montagnes en lui apportant une nouvelle dimension qui fait appel à tous les sens. Cette démarche passionnante d’interprétation des paysages s’appuie sur une mise en scène en trois volets, du mobilier artistique pour guider et accompagner les visiteurs, un guide pour échanger avec eux, des supports papier et numérique en complément d’informations.

Premier chapitre ouvert sur la nature, le volcan et le feu, l’histoire se décline en plusieurs scénarios sur la Route des laves avec, en tout premier acte, la coulée 2007.

Le Parc national a imaginé des aménagements légers, peu nombreux et particulièrement esthétiques qui vont bientôt être mis en place pour guider le visiteur sans l’importuner. Pas de grand totem ici, mais des mobiliers illustrés des aquarelles de Michel Sicre, fondus dans l’espace, apportant les informations principales soulignant les éléments qui font le caractère du site, des chemins aménagés discrets, des espaces pédagogiques relais d’interprétation à chaque porte d’entrée de la Route des laves, tout un parcours pensé pour suggérer, et laisser l’imagination s’enflammer dans un lieu hautement propice aux rêves les plus chimériques.

 

" La route des laves est un grand théâtre de la nature. La Terre y donne régulièrement des spectacles de feu. Chaque coulée de lave est un événement rappelant aux hommes les défis qu’ils ont à relever pour vivre sur le territoire d’un volcan actif. "[1]

 

Au sommet du Piton Anse des cascades, comme en témoignent les estampes de Louis-Antoine Roussin au 19e siècle, les notables venaient déjà admirer le spectacle qui les fascine, mais en même temps qui les effraie, l’éruption du Piton de la Fournaise. L’attractivité du volcan ne s’est jamais émoussée. À chaque éruption, la foule se précipite au plus près. Chaque éruption pose aussi la question de savoir où la lave va couler, coupera t-elle ou non la route, ira t-elle jusqu’à la mer ? Et ensuite, le défi de l’Équipement est de reconstruire au plus vite la route, un travail de Sisyphe !

Paysages grandioses, mystérieux et fantomatiques, ici, plus qu’ailleurs, le volcan est roi. Ce n’est pas en cinq minutes, trois clics et une photo que l’on peut saisir la magie des lieux. Il faut vraiment s’immerger un long week-end dans ces terres du Grand Brûlé pour comprendre ce qui est unique au monde, la puissance de la nature. Sur ses 20 km,  la Route des Laves a des milliers d’histoires volcaniques à raconter.

 

Du côté de l’océan

Au premier regard, le paysage est ténébreux, un champ noir rugueux de laves gratons. En face l’océan, jamais tout à fait calme, sur le côté le rempart de Bois Blanc qui tranche à vif l’espace jusque dans les hauteurs et bloque le passage des nuages. Une mousse gris perle - touffes de lichen- recouvre le sol, et par intermittence, quelques fougères pointent timidement leur vert tendre ; parfois, un arbuste a déjà pris racine, en fait, ce sont les trois étapes du processus naturel de recolonisation végétale. Tout n’est pas évident, les plantes exotiques envahissantes, là aussi, s’expriment en premier et gênent la croissance des plantes endémiques. Par exemple, le filao importé massivement, car c’est un arbre qui retient bien l’érosion, et c’est aussi un solide matériau de construction ; le bois de belle-mère, attendrissant avec ses clochettes rouges qui, selon la légende, serait un poison si violent qu’une seule de ses feuilles aurait la capacité de tuer un bœuf !

Là, maintenant, se mettre à l’écoute de la nature en fermant les yeux ! 

Alors, le bruit d’une cascade toute proche résonne de son débit régulier, l’océan, sans relâche, tape contre les rochers de basalte, du ressac des vagues l’air iodé s’échappe et, porté par un vent léger, vient flatter les narines ; il faut encore laisser toute la carapace urbaine s’évanouir, et ainsi, on entend les oiseaux chanter. On y est, la beauté du site emporte tous les sens, le clair-obscur des nuages accrochés au flanc du volcan renvoie une lumière tamisée où quelques rayons de soleil commencent à chauffer la nuque. Les yeux grands ouverts maintenant, on progresse  vers la mer, les premières falaises se dessinent, des crevasses s’ouvrent parfois en demi-cratère, à l’intérieur duquel les roches sont concassées en cascade.  Les épines et les brindilles de filaos de la coulée d’à côté recouvrent le chemin d’un tapis brun. Personne aux alentours, impossible de ne pas toucher du doigt cette atmosphère surnaturelle. En se retournant, face au volcan, on prend conscience que c’est exactement là que survient la naissance du monde.

 

Du côté des Grandes Pentes

Face au volcan, l’histoire est différente. La pente jusqu’au cratère sommital est parfois nue, parfois couverte de végétation. Une autre coulée, nous sommes ici au royaume des laves pāhoehoe (terme hawaïen signifiant " rivière de satin ") plus avenantes, a priori, avec leur surface lisse. De grandes masses montrent leur lent cheminement sinueux vers l’océan, qui, instant tragique, par un refroidissement soudain, les a figées là pour l’éternité. Elles livrent à l’œil nu une palette infinie de possibles messages.  Formes extravagantes, sculptées avec finesse, en cordes plissées par endroits, en tartes meringuées d’autres fois, ou, juste ici, lorsqu’elles prennent l’apparence d’un animal chimérique, et là, celles tachetées des écailles de tortue. Oh regardez, quelle est cette forme…ne serait-ce Grand-mère Kal qui nous montre du doigt ?

Ces laves ont aussi la particularité de briller de mille feux lorsqu’elles jouent avec les rayons du soleil. Un festival de couleurs s’empare alors des lieux, du bleu cobalt, indigo, violet recouvre le plissé de la lave comme un bijou serti de pierres précieuses, plus loin un camaïeu de brun s’étale sur la masse la plus exposée.  De l’autre côté, en regardant très attentivement, on aperçoit l’oranger qui a élu domicile dans une rainure près du sol. Dans ce combat entre ciel et mer, l’ingéniosité de la nature reprend vite le dessus, lichen en décomposition, petites fougères et minuscules arbustes, la trilogie de renaissance végétale s’ouvre à la vie.

Par ici, le summum de la balade, l’entrée dans un tunnel de lave. Une visite qui se fait avec casque et guide spéléologue, il faut courber l’échine, et ne pas oublier sa lampe frontale ! En entrant dans la veine de la terre, on ressent d’abord une étrange sensation, dans le noir et la fraîcheur, une pensée immédiate surgit : c’était comment la vie au temps des hommes des cavernes ? Une pulsion soudaine pousse à scruter la roche au cas où il y aurait quelques inscriptions troglodytes… Insensé !

Peu à peu, les yeux s’accoutument à la pénombre. Des sculptures vitrifiées plus discrètes serpentent avec fantaisie les parois, parfois, l’on croirait voir un rail de chemin de fer au sol. Des gouttes d’humidité perlent sur la roche, et l’on perçoit les racines aériennes des plantes qui commencent à pousser à la surface de la Terre. Un monde sens dessus dessous.

En se retrouvant à l’air libre, un regard aux Grandes Pentes, on sent ici respirer l’âme du volcan.

 

Du côté des habitants

Dès la porte d’entrée de la Route des laves, à Dos de Baleine, du côté de Saint-Philippe, la campagne réunionnaise fleurit de toute son authenticité. Les petites maisons, en bord de route, sont ouvertes au passant, pas de clôture, ni de muret, que des jardins, un fouillis de plantes qui explosent en bouquets colorés au moindre rayon de soleil. Il faut dire que leur croissance rapide est favorisée dans cette zone pluvieuse au climat tropical. En périodes cycloniques, il pleut ici en une semaine ce qui pleut à Paris en un an.

Dans la nonchalance du temps présent, ne sachant pas ce que le volcan leur réserve, les habitants de cette région ne semblent pas se préoccuper du lendemain. Les chiens se prélassent sur la chaleur du bitume, se bougeant à peine au vrombissement du moteur pourtant tout proche ; l’ouvrier portant en bandoulière sa longue débroussailleuse marche en terrain conquis sans se presser ; le chapeau noir bien enfoncé sur ses cheveux grisonnants, un papy longe lui aussi la route pour rentrer chez lui sans se soucier des voitures qui passent.  Scènes d’un autre temps, comme si la course effrénée des urbains s’avérait ici vaine et ridicule. En dessous du volcan qui est leur seul maître, suspendus à ses caprices, ils vivent dans le plaisir de l’instant présent, et vous accueillent de la manière la plus sympathique qui soit.

Les restaurants, gîtes, auberges de bord de route sont emplis de trésors culinaires. Pour se restaurer, il y a l’embarras du choix, varangue surélevée, jardin sauvage en contrebas dans lequel quelques tables sont aménagées sous un grand arbre à l’ombre protectrice. Peu importe votre choix, la cuisine est ravissement du palais, salade palmiste à goûter absolument, carry du jour, vacoa boucané…tout est cuisiné maison. Quelles saveurs !

 

Du côté du volcan

Dans la plupart des cas, le volcan s’exprime dans l’enclos Fouqué, mais par deux fois, au 20e siècle, il a pris des chemins de traverse, et la lave s’est écoulée hors enclos mettant en danger la vie des hommes.

 

La Coulée de 1977

L’éruption a débuté le 8 avril 1977. Suite à l’explosion dans le cratère du Dolomieu, et une fissure sur le flanc Est du volcan, une coulée de lave est descendue, hors enclos, directement sur le village de Bois Blanc. Grande Panique, l’évacuation est immédiatement décrétée. Au milieu de la nuit, la lave se fige à quelque 900 mètres des habitations. Tout le monde s’est réfugié à Piton Sainte-Rose. Le 9 avril, une nouvelle explosion retentit, la lave s’écoule cette fois-ci en direction de Piton Sainte-Rose. Nouvelle évacuation d’urgence à Sainte-Rose, en centre-ville, tous les moyens civils et militaires sont à pied d’œuvre. La coulée, au dernier moment, dévie et s’engouffre dans le chemin de la ravine Lacroix, à quelques mètres de l’église de Piton Sainte-Rose. Mais la rage du volcan n’est pas encore assouvie. Le mercredi 13 avril, une nouvelle explosion crée une fissure à côté de la précédente, un torrent de laves dévale la pente à 80 kilomètres à l’heure et se dirige droit sur l’église, à 19heures, la lave atteint le parvis, brûle la porte en bois, et miracle, ne s’avance que deux mètres dans la nef tandis que le torrent de lave forme un bras sur le côté droit de l’église et poursuit son chemin jusqu’à la mer. Aujourd’hui encore, on peut visiter Notre-Dame-des-Laves, voir les photos et marcher sur cette pierre de lave qui a épargné l’église grâce – dit-on – à la protection divine et celle de la Vierge au Parasol, protectrice du Grand Brûlé. Aucune victime, alors que la force et l’imprévisibilité de cette coulée aurait pu avoir des conséquences néfastes. La route des Laves a bien sûr été reconstruite, et un observatoire volcanique a été mis en place en 1980 suite à cet épisode pour le moins étrange.

 

La Coulée 1986 au Tremblet

Neuf ans après, alors que l’on croyait ce chapitre plutôt mystique refermé, le volcan décide à nouveau de s’écouler hors enclos. Pendant neuf jours, les habitants du quartier ont été saisis de grosses frayeurs.

Dans ce quartier du Tremblet à Saint-Philippe, situé à la porte sud de la Route des Laves, le Piton de la Fournaise a semé l’effroi. Pendant quelques jours, l’activité sismique montrait des signes avant-coureurs. Le 19 mars à 6h40, une faille s’ouvre à l’intérieur de l’enclos, et laisse s’échapper une coulée de lave qui descend lentement les Grandes Pentes, et s’immobilise deux kilomètres plus loin.  Ouf ! l’alerte semble passer. Mais au petit matin du 20 mars, le volcan gronde et rugit à nouveau. Soudain, en pleine forêt, il explose sur une faille de près de 700 mètres : " De 78 cratères alignés jaillissent des fontaines de laves de plusieurs dizaines de mètres de hauteur. Ces laves fluides s’écoulent en de multiples ruisseaux anastomosés. Elles se heurtent à la base du piton Takamaka qui les séparent en deux coulées empruntant l’une, au nord, le lit de la ravine des Citrons Galets, l’autre, au sud, celui de la ravine de Takamaka " comme le décrit Wilfrid Bertile, maire de Saint-Philippe à l’époque.

Dans la matinée, la décision d’évacuer les familles est prise, avant midi, tout le monde est à l’abri, laissant les habitations au bord des ravines être ravagées par le feu. La RN2 est bien évidemment interdite à la circulation. La coulée de la ravine Takamaka mangera la route à 15h tandis que celle de la Ravine Citrons Galets attaquera la route à 22h. Dans la nuit du 23 au 24 mars, deux coulées se jettent dans l’océan, et forment des laves en coussin en progressant sur les fonds marins ; à la surface, la Pointe de la table s’est ainsi élargie de quelques hectares.

Aucune vie humaine n’a été mise en danger, par contre plusieurs habitations ont été détruites, et les plantations de vanille à flanc de volcan ont à jamais disparu.  Et puis, il a fallu, comme à l’accoutumée, reconstruire la Route des Laves, et les habitants, malgré le traumatisme vécu, ont eux aussi reconstruit leur maison sur la coulée.

 

L’enfer de 2007

Le Volcan est devenu fou ! titre le JIR. Cette coulée mythique s’est faite dans l’enclos, mais elle a néanmoins été apocalyptique. La Réunion est une île jeune, un Nouveau Monde en quelque sorte, et en trois siècles de mémoire humaine, jamais personne n’avait décrit un phénomène volcanique de cette ampleur. Le Piton de la Fournaise, quant à lui, a 500 000 ans, alors peut-être, qu’à son échelle, des événements comparables se sont produits. Autant dans l’espace que dans le temps, on se sent vraiment petite fourmi au sein  de cette puissance de feu.

Les habitants du Tremblet, proches de l’éruption, vivent dans l’angoisse que le scénario de 1986 se reproduise.

L’implacable colère des entrailles de la Terre a semé la terreur du 2 avril au 1er mai 2007. Le Piton de la Fournaise n’a jamais été aussi virulent. Des fontaines de lave éclataient partout et dévalaient à grande vitesse les Grandes Pentes pour se jeter à vive allure dans l’océan. Au contact de l’océan, d’immenses panaches de fumée blanche jaillissaient tandis que la lave en feu continuait à rougeoyer dans l’eau. Des grandes profondeurs, des poissons jusqu’alors inconnus sont remontés à la surface de l’eau, pour le bonheur des scientifiques.

Au bout de ce mois d’éruption, le volume colossal de laves serait de l’ordre de 120 millions de m3, le cratère du Dolomieu au sommet du volcan s’est effondré, créant un nouveau visage au Piton de la Fournaise.

Des pluies acides ont envahi tout l’espace et les cheveux de Pelé, coupants et mortels menaçant les animaux qui les avalent, retombaient dans les plaines. Après un mois d’éruption, les dégâts de cette coulée de 60 m de hauteur, 1,7 km de largeur sont énormes. Il a fallu plusieurs semaines pour évacuer les tonnes de laves stigmatisées sur la Route. Une nouvelle route des laves a été construite.

Une légende raconte que les mois suivants, la lave est restée tellement chaude que les habitants de la région mettaient le matin leur poulet à cuire, et vers midi venaient le chercher, il était grillé à point !  Dès que la pluie tombait, des vapeurs d’eau s’élevaient, offrant des paysages aux formes brumeuses, si étranges que l’on aurait pu se croire au pays des géants.

Avec la nouvelle Cité du volcan, à La Plaine des Cafres, les aménagements de la Coulée 2007 mettent en scène la géographie des lieux, les mécanismes volcaniques, la pression exercée sur les habitants, et surtout cette exceptionnelle atmosphère au pied d’un volcan du Littoral. De quoi revivre ces épisodes, en s’imaginant au bord de la Route des laves un jour de fureur volcanique…



[1] Citation du synopsis de la Route des laves de Michel Sicre

Site internet : www.reunion-parcnational.fr

Hervé Douris - vromuald@wanadoo.fr -

www.photoslareunion.com

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