Illustration : Scènes de vie sur la route Hubert Delisle
Illustration : Scènes de vie sur la route Hubert DelisleIllustration : Portrait André Hoarau - Cap CaméliasIllustration : Jean-Marc Lucas au PlateIllustration : Portrait Marlène AngoIllustration : Portrait Emella Cadet - Notre-Dame-des-ChampsIllustration : Portrait Georges Michel à Trois Bassins

SCÈNES DE VIE

Sur la route Hubert Delisle

Emmanuel Blivet, Marc Lanne-Petit -

Là-haut, à 800 mètres, la vie est à la fois commune et singulière. C'est une frontière, une ligne de vie, qui sépare et rassemble à la fois. Toute personne qui emprunte ce bout d'asphalte de 35 km ressent cette différence. En serpentant entre cases, boutiques, bars et ravines, une Réunion tout à fait authentique se déroule sous nos yeux. C'est le long de cette route Hubert Delisle que le photographe Emmanuel Blivet a posé son regard, sa sensibilité et dont le résultat est une belle exposition intitulée "Sur la route".

Du Guillaume au Plate, de toutes les voies de l'île, elle est de celles qui ont façonné l'espace et les gens. Construite par le premier gouverneur créole Louis Henri Hubert Delisle, elle visait à désenclaver les hauts en amenant une vitalité économique nouvelle. Tout le long de ce chemin, la tradition se distille accompagnée des senteurs de géranium, des champs de canne et des cultures maraîchères. Les lieux-mêmes portent des noms chantant la nature, de Tan rouge à Palmistes en passant par Cap Camélias. Elle est également une frontière physique et climatique. La matinée au bord de cette route est ensoleillée, puis la brume étreint le paysage, les après-midi nourrissent souvent les plantes pour libérer à nouveau le soleil et profiter de son couchant au loin, là, en bas, sur la mer.

Une vie dans les hauts, c'est à l'image de tous ces personnages rencontrés par Emmanuel Blivet, une vie de contrastes, un éloignement pouvant apparaître comme rude, mais une douceur de vivre toute particulière. On pourrait songer à l'ennui, mais cette route est vivante, vivante de toutes ces personnes qui la parcourent tout au long de la journée, personne ne reste enfermé chez soi sur la route Hubert Delisle. La solidarité est une évidence et tous ses habitants nous transmettent avec leurs mots ce sentiment qui les lie d'une façon si singulière à cette route.

Les habitants de la route Hubert Delisle ont ouvert leur porte au photographe Emmanuel Blivet et au journaliste rédacteur Marc Lanne-Petit

 

 

France Bavol à Trois-Bassins

 

" Lorsque je n'ai rien à faire à la maison, je viens prier et nettoyer la croix en empruntant cette route. "

 

" Lontan, la route était en terre. C'était un petit chemin. On ne descendait jamais dans les bas, seul le bus Boyer faisait le trajet.  Si on avait besoin d'aller au petit hôpital de Saint-Paul, il fallait souvent remonter à pied.

Marmaille, j'aidais mon papa à planter et cultiver le géranium, on marchait 3-4 km jusqu'à la forêt et on le ramassait. Quand il pleuvait, la route était boueuse et on rentrait pieds nus avec les fagots sur la tête. On le distillait et on allait à Trois-Bassins pour avoir un peu de monnaie. On préparait aussi un peu de rhum marron. Mon frère avait un grand terrain aux Palmistes pour travailler le géranium aussi. Tous les jours, je faisais le chemin à pied, du lundi au samedi, alors on prenait un petit canon à l'arrivée.

Dans mes bons souvenirs, il y a les soirs de mariage, on allait à la salle verte par la route pour le bal, pour faire la fête.

En 54, je suis allée travailler à Saint-Denis, chez Adélis, j'y suis restée vingt ans et puis je suis remontée. Je préfère les hauts, c'est ma vie ici. "

 

Jean-Marc Lucas au Plate

 

" Toute ma vie s'est construite dans les bas, mais mes racines sont dans les hauts. "

" Je suis né au bord de la route Hubert Delisle et j'habite maintenant au même endroit après avoir vécu à St-Denis et à la Saline. Lorsque j'avais 10 ans, j'allais à l'école de Piton à pied avec mes quatre frères et soeurs en prenant le sentier en face de la maison qui traversait les champs de canne. On descendait 4 kilomètres, mais le plus dur était le retour, la remontée. On mâchait quelques cannes pour se donner de l'énergie. Au retour, maman préparait des patates pour le goûter. Ma grande soeur était chargée de la répartition égale du manger. C'était bon, le soir venu, à la lumière de la lampe à pétrole, il y avait encore de la place pour le dîner. Quand on est jeune, on a faim et on mange beaucoup.

 

À 18 ans, je suis parti dans les bas et j'y suis resté jusqu'à mes 65 ans. Toute ma vie s'est construite dans les bas, mais mes racines sont dans les hauts, alors il était évident que j'y retourne. Ici on a du calme et de la tranquillité. La solidarité est toujours présente même si on voit que chacun devient plus individuel. Tout le monde a une voiture maintenant, lontan, c'était plus rare, il fallait prendre le bus. En 56, les premiers bus sont arrivés au Plate, les bus Patel. Dans les années 50, il y avait un peu plus de 300 familles et maintenant, avec l'urbanisation, il y en a beaucoup plus. Mais les lieux restent calmes et tranquilles, reposants. "

 

Emella Cadet à Notre Dame des Champs

 

" La route Hubert Delisle représente l'artère principale de notre beau quartier. Les commerçants qui bordent cette route y sont les vaisseaux qui donnent vie à notre petit village. "

 

" La route Hubert Delisle est pour moi si attachante par son rôle de point de rencontre entre les habitants. En tant qu'artiste dans ce petit quartier de la Chaloupe, c'est un réel plaisir de croiser les gens autour de moi, mes premiers fans.

Ce bord de route représente avant tout le partage, la rencontre, la convivialité et la gentillesse des gens des hauts. Tout le monde se connaît plus ou moins et c'est toujours un plaisir de se croiser dans les diverses boutiques et bazars qui sont essaimés sur cette route.

La vie des hauts est pour moi une vie plus simple, une convivialité naturelle entre les gens, peut-être parce que le quartier est un peu en retrait. C'est ce qui change de la vie dans les bas. Je parcours souvent cette route pour aller de Notre-Dame des Champs à Saint-Christophe et s'il y a un moment qui reste gravé dans ma mémoire, c'est celui lié à la sortie de mon album Alo Mme Aude. C'est avec plaisir que j'entends les gens dire " Hey, c'est Mme Aude! " lorsqu'ils me croisent le long de cette route. "

 

 

Marie Ange Boyer au Plate

 

" Lontan, je me souviens des camions qui venaient déposer des grosses roches pour faire la route.On aidait, on travaillait dessus, car ça donnait une petite monnaie. "

 

" En contrebas de la route, il n'y avait pas encore de canne à sucre, c'étaient plutôt des galaberts, des bringeliers et des grévilleas qui poussaient grâce à des pluies importantes. Je me souviens, étant jeune, on prenait cette route avec mon père pour faire les bardeaux des maisons lontan. Je souhaite aussi raconter des histoires des hauts à mes petits-enfants.

 De mes parents jusqu'à mes enfants, tout le monde a toujours vécu ici. Les hauts, Le Plate, ce sont nos racines. Autrefois, on travaillait pour l'usine de Stella Matutina, mais quand elle a fermé, des concessions ont été données en priorité aux journaliers. C'est comme cela que nous avons eu et que nous avons toujours cinq hectares. Maintenant, je vais passer la main à mes enfants et ils travaillent déjà la terre aussi. Mes amis sont aussi dans la terre et c'est elle qui nous lie à cet endroit. Nous y sommes très attachés même si c'est parfois difficile. "

 

 

André Hoarau au Cap Camélias

 

" C'est une belle route, je vis à côté depuis l'âge de 7 ans, j'ai grandi là même, j'y ai vieilli et je bois, je mange, je dors  toujours là ! "

 

" Lontan, je suis aussi parti dans les bas pour travailler. Pendant trois mois, je descendais tous les matins à Saint-Gilles-les-Bains et je remontais tous les soirs. Mais ce que j'aime, c'est les hauts, c'est cette route. C'est le pays que mi aime. Il fait plus frais, mais c'est mieux. En bas, quand il fait chaud, on est bien ici, et l'hiver, je prends une couverture, mi rentre dessous, mi dors bien.

Depuis que je suis là, il y a bien quatre à cinq fois plus d'habitants, mais ça reste calme, sur cette route, la point de désordre. Ici on peut vivre, les jeunes peuvent trouver du travail. "

 

 

Jonathan Moisson aux Palmistes

 

" Mon père a grandi ici, mes  ancêtres sont enterrés là. Je suis leurs traces. Ici, il ne nous manque rien. "

" Nous avons la chance d'avoir une multitude de cultures comme le manioc, les mangues, la patate douce, les fruits de la passion sauvages ou le miel. Nous échangeons encore beaucoup ici, et quand il n'y en a plus, il y en a encore.C'est une route à la fois simple et unique. Il suffit d'être curieux de ses habitants et venir la visiter. Ici il y a tout pour être heureux. Il faut mettre cette route et sa culture en l'air. "

 

 

George Michel Ponin à Trois-Bassins

 

" Mes grands-parents ont habité ici. Après avoir passé quelques années dans les bas, je suis moi-même remonté dans les hauts pour quitter l'ambiance de la ville, retrouver la fraîcheur et la qualité des relations humaines. "

 

" J'ai fait 2-3 ans dans les bas, mais ça ne me plaisait pas vraiment. Tout le monde est là-haut, toute ma famille est ici, personne dans les bas, ils me manquaient tous.

Mes parents avaient un terrain ici, on habitait plus bas, mais depuis, on a construit ici. Mes propres enfants sont ici, sauf ma fille qui est partie à Toulouse. Y manque à li la Réunion, y manque à li Trois-Bassins.

Depuis tout petit, j'ai vu cette route se modifier, se peupler, se développer, tout en restant dans l'esprit des hauts. Tout le monde se connaît, s'entraide. S’il vous manque un petit quelque chose, il suffit de demander au voisin, un brède, un nafèr, n'importe quoi.

Le dimanche, on prépare souvent un pique-nique et on monte encore sur le chemin du Mont Bénard. On descend rarement, parfois sur le port de Saint-Leu, l'hiver, c'est tout. "

 

 

Marlène Ango au Guillaume

 

" On connaît tous les voisins, tous les travailleurs, c'est pour cela que l'on est heureux dans les hauts, heureux de moins de frénésie. "

 

 

" Pour moi, cette route est un noyau important pour les hauts. Je suis née ici, j'ai grandi ici, mes parents aussi et mes grands-parents. Cette route, c'est toute l'histoire de notre famille. ?? chaque fois que l'on descend dans les bas, on a besoin de remonter, j'aime l'endroit où je suis. Je suis dans la terre, mes parents travaillaient le géranium et j'ai repris le flambeau.

Quand on est en haut, on a une vie calme, on travaille, on est tranquille, mais dans les bas, tout va vite, les voitures, le monde, la vie.

De nombreuses choses ont bien changé. Dans les années 50, la route n'était pas bitumée, pas de radier, pas de fossés il n'y avait pas grand monde, c'était difficilement praticable. Je me souviens quand il fallait marcher dans la pluie, certains jours, on ne pouvait pas du tout sortir. Depuis que les radiers ont été creusés, les gens se sont mis à construire, habiter, à rechercher aussi ce calme, cette proximité, cette communication avec l'autre. On connaît tous les voisins, tous les travailleurs, c'est pour cela que l'on est heureux dans les hauts, heureux de moins de frénésie. "

 

 

" Depuis la rénovation de la route Hubert Delisle, dans les années 60, les planteurs ont développé la culture du géranium. Le géranium est une plante aromatique et médicinale. C'est une plante fragile. Il faut beaucoup d'entretien surtout en période cyclonique. Depuis cinquante ans, mon père plante le géranium, il reste un des derniers planteurs. En travaillant avec lui, j'ai eu cette passion de planter et de cultiver le géranium pour en extraire l'huile essentielle, avec un parfum qu'on appelle l'huile de géranium. C'est une matière première qu'on utilise en parfumerie ou en cosmétique. Aujourd'hui, il reste très peu de planteurs, nous souhaiterions que la culture du géranium soit plus valorisée. Pour cela, il nous faudrait des aides pour que les jeunes puissent prendre la relève et garder ce patrimoine agri-culturel de la Réunion. "

 

 

 

 

 

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