Illustration : La Fugue, Lolita Monga et Rachel Pothin
Illustration : La Fugue, Lolita Monga et Rachel PothinIllustration : La fugue, Florient JousseIllustration : La fugue, portrait de groupeIllustration : La Fugue, Portrait de groupeIllustration : La Fugue, Olivier CoristaIllustration : Notre Dame d'Haïti, le groupeIllustration : La Fugue, Judith ProfilIllustration : Notre Dame d'Haïti, Sacha AnacassisIllustration : La Fugue, Portrait de Judith Profil

À l'affiche

La Fugue, un souffle brûlant de liberté

Francine George, photo Sébastien Marchal -

La Fugue part en tournée.

Deuxième temps d'une trilogie consacrée au marronnage contemporain, Lolita Monga et sa compagnie enflamment les planches entre conscience collective et résistance individuelle, interrogation sur le monde et combat du révolté. De même que Rodin fait vivre la chair de ses personnages, Lolita Monga les façonne d'une vibrante humanité.

 

De création en création, Lolita Monga met en lumière, la rébellion, le tragique, la tourmente, l’humour et le réel non sans joyeuses facéties laissant le créole imager le français.

Dans le premier opus, Notre-Dame d’Haïti, elle efface les frontières et tend une passerelle inattendue entre Haïti et Notre-Dame-des-Landes, espaces de lutte comme un trait d’union. Ainsi, elle fait magnifiquement parler cette solidarité de groupe autour d’une cause, de son marronnage du pouvoir, mais aussi de ses errances, de son exaltation, de ses moments de questionnement, de doute…de son humanité, en fait.

Pour écrire, elle est allée sur place avec les zadistes - ceux qui défendent depuis quarante ans cette zone agricole située à 25 km de Nantes – s’imprégner de l’arme de la contestation pour empêcher l’aéroport international de se construire dans ce bocage nantais où maintenant plus de 300 personnes venues de tous horizons y vivent en communauté d’espoir.

Accompagnée de son disciple et co-auteur, Olivier Corista, elle s’est aussi plongée dans l’enfer d’Haïti, pays exsangue au pouvoir corrompu, après le passage dévastateur de l’ouragan Matthew. Elle s’est immergée dans le quotidien de l’après, en récoltant la parole des artistes, et même, en recrutant sur place la jeune et brillante comédienne Sacha Anacassis. Grâce à ses connaissances, Lolita Monga a pu suivre le rituel vaudou dans un temple, et, par la suite, transcrire cette atmosphère de transe profonde. Ainsi, la performance scénique et les décors astucieux réussissent à transporter le spectateur d’un univers à l’autre, des bidonvilles de Port-au-Prince, chemises colorées projetées sur un écran, au terrain vague de la ZAD et son campement de fortune.

Et de ces deux situations, très éloignées, se lève un vent de résistance, secret ou agressif, laissant, après la vague déferlante, une atmosphère de joyeuse fraternité.

Dans son deuxième opus, La Fugue, Lolita Monga exploite le marronnage contemporain individuel.  Un drame bien réel puisque chaque année, en France, 35 000 à 38 000 personnes sont inscrites sur le fichier du Ministère de l’Intérieur. " Objet de recherche dans l’intérêt des familles ", Lolita Monga n’en occulte pas moins l’absurdité administrative.

Partir, tout quitter subitement, sans rien, et surtout sans jamais regarder dans le rétroviseur. Plonger dans l’inconnu, l’incertitude, les affres de la survie, mais surtout avoir le courage de se défaire d’une vie étriquée, de l’étouffement, de l’insupportable.

Inspirée par le philosophe Gilles Deleuze et son concept de ligne de fuite, elle met en scène cet art de l’insoumission. Un tiraillement sensible qui, loin du manque de courage, propulse l’auteur et sa pensée à s’envoler jusqu’à l’extrême.

Dans La Fugue de Lolita Monga, chaque acteur endosse le rôle de celui qui reste et de celui qui part dans une mise en scène qui explore le silence, les zones d’ombre, l’espoir avec le téléphone qui sonne, l’angoisse de ce qui peut arriver au disparu, la colère massive, inflexible, incarnée par Olivier Corista, tordu de douleur dans l’attente d’un signe du fugitif. En contre point, le théâtre est soudain empli par la douceur angélique de Judith Profil qui chante merveilleusement du blues, tel un appel à revenir d’un côté, tel un chant de liberté de l’autre.

Chaque personnage, comme un puzzle aux variations subtiles, dissèque la palette des émotions soudaines, contradictoires, intenses, vindicatives, et le chagrin toujours. Lolita Monga, tout au long de la pièce endosse le rôle de la maman protectrice qui ouvre grand les bras comme si elle enveloppait tout ce petit monde dans son manteau de chaleur humaine.  Passant outre sa propre douleur, elle puise  dans sa profonde empathie suffisamment d’énergie pour consoler les autres, ramener le calme et la nécessité de vivre, malgré tout.

L’humour pointe son nez comme un signe salvateur de chaque drame éprouvé.

Rachel Pothin éplorée, émouvante de justesse, trouve en Lolita Monga une compagnie rassurante, peu à peu, les larmes sèchent, et toutes deux s’imaginent quitter ce lieu où tout est tristesse. Assises sur une chaise au-devant de la scène, elles devisent tandis que sur un écran vogue, cahin-caha, une silhouette de bateau, désir de voyage, désir d’évasion pour elles aussi, connaître l’excitation du départ, mais la triste réalité financière les ramène à se cantonner… au village du Brûlé dans les hauts de Saint-Denis après avoir parcouru le globe, l’Asie, l’Australie, et diverses destinations encore ! 

Solidaires, ceux qui restent se réchauffent au contact l’un de l’autre.

Lolita avec sa voix caressante s’étonne, la valise ouverte de souvenirs, et dans son regard poignant d’incompréhension brille toujours l’amour intact pour l’homme disparu. Solaire, et énergique, elle fait régner un climat combattif qui pousse activement, mais doucement, l’abattement au vestiaire.

Dans le décor, succinct, les jeux de lumière créent les illusions de multiples vies, le portrait encadré de chaque disparu voyage le temps de la pièce du mur du fond au-devant de la scène. Dernier lien avec le fugitif, sa photo.

Et de temps à autre, dans un coin qui tranche du plateau devenu sombre, un homme, une femme en chair et en os, retrace son cheminement bien loin de celui qui tient son portait sur le cœur. Par exemple, Shoppy, le remarquable Florient Jousse, nous raconte qu’au cours de son jogging matinal, son instinct s’est réveillé, et poussé par il ne sait quelle force obscure, il a pris " son short et son tricot ", et s’est mis à courir encore plus loin, encore plus longtemps, sans jamais se retourner…

Insolite, une lumière franche éclaire le fugitif, tout en couleur, souvent fantasque. Celui qui est parti rayonne alors de la lueur de l’espoir retrouvé…

Chaque rendez-vous avec Lolita Monga est toujours une belle expérience où scintille son amour du théâtre, de la langue française et de la langue créole.  Avec La Fugue, un nouveau pas est franchi en scellant un moment de rencontre qui nous renvoie à notre questionnement intime.

 

DISTRIBUTION

ÉCRITURE ET MISE EN SCÈNE Lolita Monga

JEU Judith Profil, Florient Jousse, Olivier Corista, Rachel Pothin, Lolita Monga

LUMIÈRES Valérie Foury

PHOTOGRAPHIES Laurent Zitte, Sébastien Marchal

SCÉNOGRAPHIE COSTUMES Cie Lolita Monga

CONFECTION COSTUMES Clémence Boissard

COPRODUCTION Centre Dramatique de l'océan Indien / Léspas Leconte De Lisle

AVEC LE SOUTIEN de l’association Pëi Jazz AS/ROME 

ADMINISTRATION Lionel Pannetier

 

 

Illustration : REUNION

REUNION

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