Illustration : SERGIO GRONDIN

Spectacles

Sergio Grondin, candidat à la direction du CDOI

Propos recueillis par Francine George - Photo Elux-Clamin -

Lolita Monga passe la main de la direction du Centre Dramatique de l'Océan Indien qu'elle mène tambour battant depuis trois mandats et qu'elle a sauvé du naufrage. Plusieurs candidats sont en piste dont Sergio Grondin qui a fait du chemin depuis ses premiers pas de conteur dans son quartier à Saint-Joseph.
Un parcours singulier et exigeant qui l'a mené à expérimenter plusieurs scènes de théâtre en métropole, mais aussi à l'international.

Il a franchi le cap de l'art scénique dans toute son essence avec, notamment, "les Chiens de Bucarest", tout en laissant, aujourd'hui encore, son âme de conteur vagabonder sur les rivages du Mozambique, de l'île rouge et de sa terre natale en quête de ce que le Maloya peut toujours y diffuser.
Ce poète contemporain regarde droit devant lui sans pourtant ignorer les cicatrices de l'histoire, la sienne, celle de son quartier, celle de son île qu'il aime par-dessus tout et dont il exhale les senteurs, les violences et l'humour, souvent corrosif.
Militant combatif à la recherche d'universalité, Sergio Grondin trouve des passerelles dans la musique, la petite histoire qui fait la grande, le monde du quotidien.

À quarante ans, le rêveur de réalités, l'homme debout, laisse rugir l'animal en lui, tout en réussissant à le dompter avec l'énergie féroce de celui qui va de l'avant, et le subtil mélange de celui qui est allé hors des frontières puiser, en éternel voyageur, les ressources du monde de l'authentique

 

Retour sur l'entretien paru l'année dernière dans BAT'CARRÉ au moment de la naissance de son fils, l'héritier !

 

Sergio Grondin rayonne de bonheur, mais sur son petit nuage, le batailleur, celui qui trempe sa plume dans la colère, la sueur et le sang, celui qui interprète magistralement l’exil, les peurs et les envies des gens sans étiquette, reste en éveil avec sa voix grave qui semble charrier des rivières d’émotions.  Il a la démarche lourde, terrienne, de celui qui n’hésite pas à en découdre. Et pourtant, c’est un poète !

 

Q Votre parcours en quelques mots…

J’ai fait une école de dessin et j’ai été embauché dans la Pub comme infographiste et photographe à La Réunion pendant 12 ans. Ça m’a plu un temps, je gagnais bien ma vie. Et puis la photo, j’aimais ça, le fait de raconter des histoires, le côté témoin d’un moment me branchait bien. Ce type de photos, je le faisais le week-end, avec ma famille, mon environnement proche. Des photos de l’intime.

J’ai toujours écrit, mes premiers textes remontent à la sixième. J’ai toujours eu la passion de l’écriture. Et puis, j’étais aussi un musicien du dimanche. Avec des mecs de mon quartier, on a même réussi à sortir un album. On était sur du hip-hop, on se racontait des histoires. Tout le temps dans le quartier, je vivais à Parc à Moutons à Saint-Joseph, on se racontait des histoires…

 

Q Qu’est-ce qui vous a amené au métier de conteur…

J’ai 29 ans, je divorce. Vente de la baraque, de ce que j’avais accumulé ces dernières années. Il était temps de tourner la page. J’ai fait un stage, puis une formation de conteur, avec Sully Andoche, Anny Grondin et Daniel Honoré. On écoutait de la musique, on lisait des livres, j’étais bien avec eux. Ça me sortait de mes problèmes de couple, ça m’aidait à tenir debout. D’ailleurs, la première histoire que j’ai écrite était sur l’équilibre d’un couple, et mon ex-femme, de laquelle je n’étais pas encore séparé, était scandalisée : " Mais c’est de moi dont tu parles comme ça ! "

 

Q Vous chantiez aussi…

Oui, en faisant de la musique, avec mes potes, ma voix revenait souvent. J’avais honte de ma voix, je détestais ma voix. J’aurais voulu être chanteur, en fait. Et, au fur et à mesure, je me suis rendu compte que ma voix portait, que je n’avais pas besoin de micro quand je racontais des histoires et on a commencé à être copain, elle et moi.

 

Q Votre début de carrière…

Ça démarre très vite. Il y a une compétition devant l’éminent conteur Jihad Darwiche et je demande à Sully si je peux y aller. Il m’encourage à le faire. J’y vais au bluff et je raconte une histoire - Nid de guêpes - que j’avais laissée dans mes chemises cartonnées. Je me sens perdu à côté du prof, je suis vraiment impressionné, et quand arrive mon tour, j’ai tout à coup l’impression d’être à ma place. Darwiche avec son accent libanais met sa main sur mon épaule et me dit " Tu as le feu du conteur. "

Six mois plus tard, je me suis présenté à une Joute Contée de Chevilly-Larue, un important festival européen de conteurs. Il y avait une trentaine de participants, c’était la première fois que je quittais mon pays. J’ai débarqué à Paris, un choc. Je me suis retrouvé dans cette salle, et j’ai plongé en racontant une histoire que j’avais, là aussi, écrite il y avait un certain temps. Je suis arrivé finaliste de ce grand prix des conteurs. Et tout est allé très vite. J’avais mis de l’argent de côté, je pouvais me faire plaisir. Je rencontrais des gens, je jouais gratuitement dans des Kabar... Je commençais à raconter des histoires dans la cour, je haranguais les gens, j’allais les chercher, je faisais mon one man show.

 

Q Vos premières étapes…

Mon premier spectacle, c’est au Séchoir. Jean Cabaret m’a dit " Vas-y, lance-toi " et c’est là que j’ai décidé d’en faire mon métier. L’équipe du Séchoir était très présente, dès le début. Je suis resté artiste associé pendant trois ans avant d’être artiste associé du Théâtre du Grand Marché. Là, j’ai mis au point Labèl Parole, des spectacles, des contes, des rencontres avec le jeune public, des visites insolites du musée Léon Dierx…Une très belle expérience aussi. C’est toujours une chance et un gage de confiance.

En dix ans, j’ai fait dix créations. En 2005, Le Jardin des origines, puis Figir d’fami, Terre transit, le Cabaret de l’impossible, Vavanguér, Les petits artisans du désordre, Kok Batay, Zorey, et cette année, Les Chiens de Bucarest…

 

Q Et les Kabar, les Fonnkèr

Ces Fonnkèr, c’est de la poésie qu’on assimile au slam aujourd’hui, mais j’en fais depuis quinze ans sur scène, avec ou sans musiciens. C’est une tradition qui vient des premiers esclaves, une joute orale qui est proche du hip-hop. C’est une culture très vivace qui n’a jamais totalement disparu. Moi, je suis venu au Fonnkèr par le hip-hop. Mes influences artistiques majeures sont à la fois Alain Peters et Joey Starr, le poète et l’animal. Mais j’ai fait aussi beaucoup de récits-concerts avec des musiciens électro-punk.

 

 

Q Dans Terre transit, vous revenez sur cette première expérience d’exil…

Oui, il s’agit de l’exil des Réunionnais en métropole. De ce que j’ai vécu la première fois où je suis parti, mais aussi de ce que vivent les Réunionnais qui partent là-bas. Lorsque mon dernier pote, un mec de ma génération est parti -alors que je pensais que jamais il ne partirait-, je me suis retrouvé un peu seul dans le quartier. Je me suis rendu compte que ceux qui partaient là-bas, on ne les connaissait plus, on ne savait pas comment ils vivaient, j’avais donc envie d’aller le voir en Bretagne, de me rendre compte des réalités, de ce rapport compliqué à la France, à l’histoire de l’île… qui est, en fait, l’histoire d’un exil permanent.

 

Q Et le Cabaret de l’impossible…

Dans ma vie, il y a eu beaucoup de rencontres, et celle avec Maël Le Goff, le directeur de l’Air Libre et du festival de la parole Mythos à Rennes, a été très importante. Le Cabaret de l’impossible, c’est une espèce de fantasme sur la francophonie. Nous sommes trois mecs de la même génération, un Québécois, Achille Grimaud, un Breton, François Lavallée et moi, un Réunionnais, et on raconte ce qu’on a vécu, c’est le fil rouge. Une création à trois voix qui questionne le monde, les gens. Il s’agit plus de marcher sur des traces que de reproduire ou de mettre en harmonie. C’est trois mecs autour d’une table qui apprennent à se connaître. Une introspection à trois, ils se racontent, leurs peurs, leurs colères, les clichés de l’un sur l’autre. On s’est produit un peu partout, tous les mois pendant cinq ans. On a joué bien évidemment sur les trois territoires et largement au-delà. À un moment donné, il a fallu arrêter, on avait perdu le plaisir de jouer avec des représentations à n’en plus finir. C’était une très belle aventure, un spectacle fondateur de ma vie artistique.

 

Q L’accueil de ce spectacle, d’un pays à l’autre…

Ici, à La Réunion, dès qu’on joue en créole, ça rigole beaucoup, en France ça rit un peu, au Québec, on peut rire de tout sauf du Québec …

 

Q Qu’est-ce que vous en avez retiré…

Ça m’a conduit à chercher une universalité qui marche partout. Kok Batay, ça a bien marché en Guyane, par exemple.

 

Q L’histoire de Kok Batay

C’est une tragédie, comme une sorte de tragédie grecque, qui parle des coqs de quartier et me ramène surtout à ma propre histoire, avec mon père, coupeur de cannes, qui se bagarrait souvent. Et je me suis dit qu’il fallait absolument que j’écrive quelque chose là-dessus, autour de ces hommes qui vivent pour et avec la violence. C’était l’élément déclencheur de Kok Batay.

 

Q C’est donc aussi un récit autobiographique…

Oui, j’ai voulu se faire rencontrer ma petite histoire qui n’intéresse personne avec l’histoire de ces caïds de quartier. Nous avons eu des rapports difficiles mon père et moi, et si mon père n’avait pas trouvé l’amour de ma mère, il aurait pu devenir l’un de ces caïds. Il fallait donc pour moi que ces histoires se mêlent et s’entrechoquent. Personne n’en parle de cette violence sous-jacente qui peut se déclencher très rapidement. Elle est dans les faits divers, mais on n’arrive pas à mettre des mots dessus, à en parler.

 

Q Une violence très ancrée…

L’histoire de l’île en fait un pays à l’âge de l’adolescence, habité par ses démons. On a grandi sous la coupe de la France, et aujourd’hui, on ne sait pas encore, pas exactement ce qu’on est. On est convaincu de cette part d’Afrique qui est là et qui a été longtemps reniée, cette tribalité qui appartient à l’Afrique, et c’est très difficile.  C’est d’ailleurs pour ça que les musiques rythmiques africaines ont été longtemps niées. Aujourd’hui, les Réunionnais ne savent pas s’ils sont honteux ou fiers de ce qu’ils sont. Les gens se cherchent, et moi je suis convaincu qu’on doit être fier de ce qu’on est, il faut qu’on passe par l’autonomie, qu’on tue le père, qu’on se regarde en face, et même dans nos pires côtés. Et ces côtés-là, malheureusement, on n’en parle que par l’esclavage, comme une espèce de violence passéiste, un peu comme le fantasme du coup de fouet. Mais ce qui m’intéresse au fond, ce sont les violences contemporaines, comment y échapper ? Et comment arriver à être fier et droit ?  Mon leitmotiv dans mon parcours c’est qu’on se regarde en face, qu’on s’accepte avec notre part d’Afrique et notre part d’Europe.

 

Q Vous parlez souvent de réparation…

J’ai beaucoup d’admiration pour Danyel Waro qui dit si l’homme est debout, le pays est debout. Danyel se donne à 100 % et reste tout en fraîcheur après toutes ces années sur scène. Il y a beaucoup de militants, comme lui,  qui travaillent dans ce sens. Mon travail aujourd’hui est une contribution à cet état d’esprit. Si je ne dois retenir qu’une seule phrase, c’est le pouvoir du pardon. Je suis debout dans le théâtre, ni prisonnier des chaînes, ni prisonnier des hommes, mais inscrit dans le monde. La réparation passe par les mots.

 

Q En fait,  avec les histoires de votre quartier, vous racontez l’histoire de La Réunion…

C’est tout le sens de ma démarche artistique, les petites choses qui rejoignent les grandes, l’effet papillon, à quel moment nos intimités se rejoignent…Parler sur un grand plateau, un théâtre de 4000 personnes, des petites gens, des petites douleurs, du quotidien. C’est la petite histoire qui fait la grande dans un cadre authentique.

 

Q Votre rencontre avec le metteur en scène David Guichard…

Oui, j’ai rencontré David Guichard, un peu par hasard, il travaille avec Maël Legoff. Et j’ai un gros défaut, je ne suis pas bon public, je m’impatiente tout de suite. Je n’avais jamais vu son travail, je  suis allé voir des vidéos, ça semblait bien coller avec ce que je voulais. Alors, nous nous sommes rencontrés dans un bar à Rennes. C’est un mec un peu bourru, très pudique, on a parlé de foot, de musique… de tout autre chose. Et entre deux bières, nous avons conclu le deal.

J’ai bien aimé travailler avec lui pour Kok Batay - une belle idée que ce bassin d’eau qui représente l’île autant que la sueur et les larmes. Et j’ai donc signé avec lui pour Les Chiens de Bucarest.

 

Q Et d’où vient l’histoire des Chiens de Bucarest

J’étais en tournée en Roumanie et j’ai été marqué par tous ces chiens errants dans la ville, abandonnés, car avec l’urbanisation forcée, leurs maîtres avaient été déplacés dans des immeubles où ils n’avaient plus leur place. Ces meutes de chiens, il y en avait des milliers, c’était vraiment la caractéristique de la ville. Et quand je suis revenu quelques années plus tard, il n’y en avait quasiment plus, ils avaient été euthanasiés.  C’était le point de départ, je me suis dit, écoute le chien en toi, sors tes tripes. J’ai mis deux ans à l’écrire, par petites périodes. Puis je suis retourné à Bucarest, et je me suis enfermé dans une chambre d’hôtel pour écrire la pièce d’un trait.

Avec les Chiens de Bucarest, ce n’est plus la même dimension, je m’inscris plus dans une sphère professionnelle, ce n’est plus le même théâtre, le théâtre de mon quartier.

 

Q Vous avez toujours le trac…

Bien sûr, j’ai le ventre serré avant de monter sur scène, mais j’arrive à bien le gérer. La vie n’est pas simple, mais j’essaye de ne pas être un artiste torturé, ce métier m’a aidé à tenir debout. Je me raisonne, je ne suis pas là pour faire un pugilat, le public n’est pas là pour me taper dessus. Alors, il y a un moment de stress à passer en entrant sur scène, mais je me raisonne assez bien, et je sais que c’est un moment de bonheur à partager avec le public.

 

Q Votre meilleur souvenir…

C’était à la prison du Port. Je jouais devant une soixantaine de détenus, il était prévu que je me produise pendant une heure, j’y suis resté trois heures. J’étais sur un nuage, j’ai pris un plaisir fou. Ils étaient très attentifs, je les voyais froncer les sourcils, réagir. Là, je me suis trouvé utile.

 

Q Vos projets…

Je travaille sur un projet avec le Mozambique autour du buffle, j’essaye de me recentrer là où j’ai les pieds plantés. La première fois que je me suis retrouvé en brousse, comme Nathalie Natiembé, je suis tombé en pleurs. C’est sans doute le fait d’avoir passé dix ans de ma vie dans des avions, et l’approche de la quarantaine, qui me donnent envie de revenir maintenant au mythe fondateur. Et sinon, avec ma compagnie Karambolaz, nous avons monté un super projet avec les élèves du collège Achille Grondin.

 

 

 

Illustration : REUNION

REUNION

23 reportage(s)